Naissances de la bande dessinée" sera l’une des dernières expositions à marquer l’année Bruxelles BD. Ce joli point d’orgue d’un panorama de douze mois, à la fois rétrospectif et prospectif, remonte aux prémices du plus populaire des arts. Qui mieux que l’exégète et théoricien réputé de la bande dessinée Thierry Smolderen pouvait faire partager sa genèse aux amateurs ? Il signe conjointement un livre sur le même sujet, complément utile à une exposition où aucune des œuvres présentées n’est référencée, afin de favoriser, selon le vœu de son concepteur, "l’immersion" du visiteur. Ce livre paraît aux "Impressions Nouvelles" : on ne pouvait rêver plus approprié pour cet éclairage nouveau.

Thierry Smolderen écrit "naissances" au pluriel. "L’historiographie de la bande dessinée reste encore souvent un peu myope" note-t-il. On cite toujours les mêmes grandes figures tutélaires et on remonte, au mieux, chez les plus avisés, au Suisse RodolpheTöpffer et à ses "romans en estampes". Ce précurseur, qui fut aussi un théoricien du médium naissant, est évidemment un pivot sur la ligne tortueuse qui conduit à la bande dessinée moderne. Mais Thierry Smolderen remonte jusqu’à celui qu’il appelle "le grand-père" de la bande dessinée, le peintre, graveur et illustrateur satirique anglais William Hogarth. Dès le début du XVIIIe siècle, il rompt avec l’académisme des beaux-arts traditionnels. Ses caricatures du peuple anglais, aristocrates ou petites gens, "traitent du présent à travers les signes du passé". Hogarth introduit la notion de "série narrative" de dessins - et invente donc ce qu’on appellera "l’art séquentiel" : c’est la lecture des dessins successifs qui donne son sens à l’ensemble. Avec Hogarth, les images doivent d’autant plus se lire que, commentaire sur la société, elles ont souvent une dimension métaphorique.

Un autre élément caractéristique de la bande dessinée que rappelle Thierry Smolderen est sa diffusion de masse, fruit du développement de la presse. Le choix a donc été fait de présenter les œuvres telles qu’elles furent publiées, dans les revues illustrées. On redécouvre ainsi ces illustrations et proto-bandes dessinées dans la forme, aux dimensions et dans les couleurs pour lesquelles elles avaient été conçues. Et on en apprécie d’autant mieux les expérimentations auxquelles se livraient des auteurs comme George Cruikshank, Grandville, Caran d’Ache ou Cham. C’est aussi l’occasion pour Thierry Smolderen de rappeler qu’un illustrateur aussi fameux que Gustave Doré "commença sa carrière à l’âge de 15 ans et, durant la première partie de celle-ci, produisit essentiellement des histoires en images" avant de revenir à la gravure.

On est frappé par l’incroyable modernité des compositions. "Tous les grands illustrateurs du XIXe siècle et du début du XXe siècle expérimentent des figures que l’on utilise encore aujourd’hui". Apparurent ainsi dès Töpffer, Doré, Cham ou A.B. Frost la mise en abîme du dessinateur, les sorties de cadres, les métonymies Le visiteur attentif remarquera aussi que, si au XIXe siècle les illustrateurs multiplient dans les premières planches dessinées des cases de toute forme, ces dernières se standardisent au début du XXe siècle dans le fameux "gaufrier", qui dominera jusqu’à la fin des années 60. Thierry Smolderen analyse dans ce formatage l’influence de la photographie et du cinéma, qui universalisent le plan 4/3 comme espace de reproduction. Une série populaire comme "Le Petit Sammy Eternue" de l’Américain Winsor McCay (on peut en voir une planche de 1904 traduite en français, preuve que la bande dessinée s’exporte déjà !) ressemble effectivement à du cinéma, avec sa succession de plans fixes. Comme on le sait, McCay sera toutefois un des premiers - et, longtemps, un des rares - à se défaire de ce cadre rigide. Il innova même dans le traitement de la couleur, comme en témoigne une planche de "Little Nemo in Slumberland" dont les décors oniriques sont colorisés avec soustraction du trait noir.

L’exposition recèle aussi des surprises, voire des révélations, telle cette planche de "Rip" mise au jour par le Centre de la Bande Dessinée d’Angoulême : intitulée "Un projet téméraire" et éditée en 1888 dans "Les images enfantines" de l’Ancienne Maison Quantin, elle préfigure étrangement le concept de "Little Nemo" que McCay créera de l’autre côté de l’Atlantique quinze ans plus tard. Preuve que pour cet art aussi vieux que la photographie, il reste encore de vertigineuses découvertes à faire.

"Naissances de la bande dessinée, de William Hogarth à Winsor McCay", Thierry Smolderen, Les Impressions Nouvelles, 144 p., env. 29,50 €

Exposition à la Maison Autrique, jusqu’au 25/04. Du mercredi au dimanche, de 12h à 18h. Chée de Haecht 266, 1030 Bruxelles. 02-215 66 00