ÉVOCATION

A Ostende, rien ne bouge. Le casino a beau se payer un lifting, la Kapellestraat être sens dessus dessous, et le petit Paris groggy: ce sont les allers-retours des malles qui continuent à rythmer le paysage que crayonne le dessinateur flamand Herr Seele sur l'estacade.

Au restaurant «Mercator», on se fait toujours une spécialité des soles et les pensionnés gardent encore pour quelques heures la main sur la digue. Dans quelques jours, les écoliers seront en vacances mais pour l'instant les classes continuent de se croiser, néerlandophones et francophones, sur l'«Amandine», le bateau-musée. Le long de la promenade Roi Albert, les cafés défilent: le «Buckingham», le «Valentino»... Un peu plus loin, un immeuble parmi d'autres, n°77: c'est ici, il y a un peu plus de 20 ans, que Marvin Gaye a trouvé refuge.

Marvin Gaye? Une figure légendaire de la soul music, auteur d'une myriade de tubes («I Heard It Through The Grapevine» par exemple) et créateur d'une des pierres angulaires de la musique noire et de la musique populaire tout court: l'album «What's goin'on». Une voix aussi, déchirée entre ses aspirations spirituelles et ses miaulements érotiques. Son dernier hit s'appellera d'ailleurs «Sexual Healing». Cette chanson, c'est en Belgique qu'il l'écrira.

«J'ai été la première à l'entendre, affirme Liliane Debrock. Il la chantait en prenant son bain. Je lui ai directement dit que cela allait être un hit.» Liliane Debrock est la veuve de Freddy Cousaert, l'homme qui a ramené Marvin Gaye à Ostende.

A l'époque, début des années 80, le chanteur est dans le pétrin. Il accumule les problèmes, avec le fisc américain notamment. Sa séparation avec Anna Gordy, la soeur du patron du label mythique Motown qui sort les disques de Gaye, l'a laissé sur la paille (en 1978, il sortira un disque censé «payer» ce divorce, et ironiquement intitulé «Here My Dear»). On le signale un moment vivant dans une caravane à Hawaii. Mais c'est à Londres finalement qu'il débarque. A ce moment-là, Marvin Gaye n'est pas loin du précipice, enfoncé également dans les problèmes de drogue (défoncé, il ne pourra assurer le gala qu'il doit donner pour la fondation de la princesse Margaret).

Déboule alors Freddy Cousaert. L'homme tient une petite pension à Ostende. Il bidouille aussi l'un ou l'autre événement (son titre de gloire est alors d'avoir amené Cassius Clay en Belgique). Il est surtout passionné de musique soul, et traverse régulièrement la Manche pour dénicher des nouveaux disques ou traîner dans les clubs, où il finit par croiser Marvin Gaye. Interviewé il y a 10 ans dans le magazine «Humo», Freddy Cousaert expliquait: «Un jour, le patron du Q à Londres m'a appelé pour m'avertir que Marvin Gaye allait y donner un concert pour le soir de Noël. Je n'en revenais pas, je lui ai demandé s'il pouvait me présenter. Je n'aurais jamais osé rêver que Marvin Gaye serait assis deux semaines plus tard à la table de ma cuisine.»

C'est pourtant ce qui est arrivé. Marvin Gaye, acculé, demande s'il peut passer quelques jours à Ostende. «Marvin aimait la pluie et le vent, l'honnêteté de la mer. Quand je lui ai dit qu'il pouvait trouver toutes choses à volonté à Ostende, il a directement décidé de venir passer deux semaines ici.» Il restera finalement plus d'un an et demi en Belgique.

«A Londres, Marvin était entouré de dealers et de hangers-on (NdlR: des «parasites»), confirme Liliane Debrock. Mon mari a voulu évité tout ça, et les a tous foutus dehors. Marvin a commencé à courir sur la plage. On lui a offert un vélo de course, il allait parfois boxer. Il était d'ailleurs souvent en training, qu'il achetait chez Deweert.»

Le but de Freddy est clair: remettre Marvin Gaye sur pied et relancer sa carrière. Quand le journaliste du magazine «Blues & Soul» demandera plus tard au chanteur pourquoi il s'est «exilé» à Ostende, il répondra: «Je n'avais pas d'autre choix.»

Les Cousaert louent rapidement un appartement pour le chanteur, qui passe le midi manger à la pension, située à quelques centaines de mètres de là. A l'époque, un certain Arno Hintjens travaille dans les cuisines du petit hôtel... «Le fils de Marvin, Bobby, allait à l'école maternelle avec mes filles, continue Liliane Debrock. Lui débarquait l'après-midi, souvent quand j'avais enfin un peu de temps à moi, et me demandait s'il n'y avait pas un petit quelque chose à grignoter. Il était comme un gamin, un peu trop gâté. Mais il avait bon coeur. Et puis sa musique, chapeau!»

Le réalisateur Richard Olivier apprend que Marvin Gaye est à Ostende. «Cela me semblait tout à fait incongru. Je me souviens avoir dit alors: "tiens, et est-ce que Frank Sinatra ne serait pas par hasard à Chaumont-Gistoux?" Cela paraissait tout aussi improbable.» La nouvelle confirmée, Richard Olivier décide alors de casser sa tire-lire pour faire un film autour de la vedette soul.

«La première rencontre eut lieu dans un resto sur le vieux port. Il est arrivé en jogging, mais sur lui, c'était le plus beau vêtement du monde. Il avait une élégance folle.» En résultera un film de 29 minutes à la grâce toute impressionniste, «Marvin Gaye Transit Ostende». On y voit notamment Marvin Gaye tailler une bavette dans un vieux café de pêcheurs et entonner la «Marseillaise» quand on lui demande de prouver qu'il est bien chanteur. «Freddy détestait ce passage dans cet endroit il est vrai pas très glamour. Marvin par contre n'a jamais discuté.» A un autre moment, filmé à l'intérieur de la petite église de Mariakerke, celle à côté de laquelle est enterré James Ensor, Marvin Gaye chante le «Notre Père». «C'était une journée étrange.

A la fin du tournage, le curé a déboulé dans l'église, tout rouge, pour annoncer qu'on avait tiré sur le pape Jean-Paul II.» Plus loin, mélancolique, Marvin Gaye confie: «Je ne veux ressentir qu'une seule chose en musique, c'est la tristesse. Parce que le monde à mes yeux n'est que tristesse, et lorsque enfin j'aurai réussi à exprimer seulement cela, alors j'aurai réalisé mon vrai chef-d'oeuvre.»

Dans un entretien avec le journaliste Jeremy Duns, le biographe de Marvin Gaye raconte sa visite à Ostende en mars 1982: «Il semblait avoir pris 15 ans depuis notre dernière rencontre. Il ressemblait à un homme qui a vu l'enfer et en est revenu.» Marvin Gaye le rassure: «Le pire est passé.»

Remis en selle par Freddy Cousaert, le chanteur se remet d'ailleurs à la tâche, commençant à travailler sur de nouvelles compositions. «Freddy est la meilleure chose qui soit arrivée à Marvin», dira plus tard Curtis Shaw, avocat et ami du chanteur, dans le documentaire de la BBC, «Trouble Man». Marvin Gaye refait quelques concerts, au casino d'Ostende notamment. Avec le temps, les tensions avec Motown se sont même aplanies. Un jour, Larkin Arnold, patron de CBS, qui a négocié auparavant le «transfert» de Michael Jackson, fait le déplacement en Belgique. «Il faut imaginer la scène, insiste Richard Olivier: le big boss de CBS qui débarque personnellement dans le petit appartement ostendais, avec une table et trois chaises!» «Je peux voir qu'il est entre de bonnes mains», juge toutefois Larkin Arnold qui rencontre un Marvin Gaye «clean». «Quand le deal a été conclu, continue Liliane Debrock, Marvin a téléphoné à ses musiciens: Gordon Banks, Odell Brown,... Je logeais et nourrissais tout le monde.»

L'album du come-back «Midnight Love» est sur les rails. Freddy Cousaert conduit tous les jours son «poulain» dans les studios de Marc Aryan, à Ohain. Avec l'avance de CBS, Marvin Gaye achète même une maison à Moere (Gistel), au beau milieu des Polders.

Mais c'est aussi à ce moment-là que la relation entre Freddy Cousaert et Marvin Gaye va commencer à se dégrader. «Freddy n'était pas un con dans son coin, assure Richard Olivier. Il avait des idées, mais aussi un terrible caractère.» Surtout, les Américains mettent la pression pour que les choses avancent (CBS aimerait faire sortir «Midnight Love» avant le «Thriller» de Michael Jackson). Le permis de séjour du chanteur n'est également pas renouvelé. Il reçoit un ordre de quitter le territoire au plus tard pour le 19 juillet 1982. L'histoire veut que Freddy Cousaert ait réussi à obtenir du ministre Jean Gol que le chanteur ne soit pas inquiété jusqu'à ce qu'il ait terminé l'enregistrement de l'album. Mais Marvin Gaye n'est pas rassuré et un soir, sans prévenir, part pour Munich. Il ne reviendra plus.

La suite est connue. Le chanteur retourne aux Etats-Unis. «Midnight Love» sort à la fin de l'année 1982 et sera un succès, poussé par le single «Sexual Healing», qui récolte d'ailleurs deux Grammys. Mais dans le même temps, Marvin Gaye dérape à nouveau. Il retombe dans la dépression et la cocaïne, qui lui cause des crises de paranoia. En 1984, il retourne vivre chez ses parents, à Los Angeles. Le 2 avril, il doit fêter son quarante-cinquième anniversaire. Mais la veille, une violente dispute éclate entre Marvin Gaye et son père, autoritaire prêtre pentecôtiste, qui va chercher le calibre 38 que lui a offert son fils. Le chanteur est abattu de deux balles dans la poitrine. C'était il y a 20 ans.

Depuis? Le révérend Gaye fut condamné à six ans de prison. Il mourra à l'hôpital en 1998. Cette même année, Freddy Cousaert, l'homme qui relança la carrière de la star de la soul music, décédera dans un banal accident de vélo. «Il est mort comme un fou, raconte Richard Olivier. Il conduisait une Mercedes et en même temps il roulait à vélo. J'ai toujours pensé que c'était le genre de type qui portait la poisse.»

Aujourd'hui, Liliane Debrock conserve toujours précieusement le disque d'or de «Sexual Healing» et celui de platine de «Midnight Love» que Larkin Arnold leur a offerts. Mais l'hôtel des Cousaert a fermé ses portes. On a d'ailleurs beau cherché, il reste peu de traces du passage du chanteur à Ostende. Les 20 ans de sa mort? Ostende préfère concentrer tous ses efforts culturello-touristiques sur la commémoration du siège de la ville en 1604. «Ostende est une ville de pêcheurs, de commerçants et de ploucs, s'emporte Richard Olivier. Imaginer qu'ils n'ont toujours pas trouvé un seul petit bout de chemin dans les dunes auquel donner le nom de Marvin Gaye!»

Ce sera fait à Gistel, où la Lichtstraat sera rebaptisée - temporairement - Marvin Gaye Avenue. Cette commune, plus habituée à célébrer ses coureurs (Johan Museeuw, Sylvère Maes), a en effet préparé une série d'activités autour du chanteur. Au centre culturel et sportif, sont notamment exposés des photos (celles de Richard Olivier), quelques coupures de presse, et des souvenirs du passage de la star à Moere, quand il habitait la Witte Huis, aujourd'hui classée. Odeur de chlore dans les narines (la piscine est à côté) et vieux tubes des années 60 dans les oreilles, on passe en revue les reliques. Juste avant, un détour par la Witte Huis, paumée dans les Polders, le long du Moerdijk, a fini d'intriguer: Marvin Gaye, sex-symbol à la soul flamboyante, a-t-il réellement vécu dans ce bout de plat pays? Alors, une photo lève le dernier doute: la star en training tient un enfant sur ses genoux. Le cliché est dédicacé: à Marvin... Vanderhorst.

(1) Richar Olivier a donné une suite à «Transit», «Remember Marvin Gaye» long de 56 minutes. Il vient également de publier «L'ami ostendais de Marvin Gaye» (éd. Christian Pirot), récit tournant autour de la personnalité de Freddy Cousaert.

(2) Marvin Gaye Tribute à Gistel: expo photo jusqu'au 18/04 (gratuit); une pièce «The prince of Motown, the life & music of Marvin Gaye» sera également jouée le 2 et le 4 à 20h. La représentation du 2 sera suivie de la projection de «Remember Marvin Gaye».

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© La Libre Belgique 2004