C’est à une passionnante et très éclairante plongée dans le passé que nous invite le FeliXart Museum de Drogenbos (un beau musée à découvrir, où tout est présenté en trois langues). Il a reconstitué une exposition "historique" sur l’art belge qui s’était déroulée à Grenoble en 1927. On y retrouve des œuvres, et parfois des chefs-d’œuvre, de Permeke, De Smet, Van den Berghe, Magritte, Ensor ou Van de Woestijne, mais on découvre en plus toute une époque où l’art belge était considéré par le gouvernement comme une valeur sûre pour la promotion de la Belgique à l’étranger. L’histoire est belle.

En 1927, le ministre belge des Affaires étrangères, Emile Vandervelde, considérait qu’il fallait favoriser "l’expansion belge sous toutes ses formes, nous devons exporter ou périr ", et il ajoutait que le meilleur moyen était de montrer que " le pays était aussi grand par ses œuvres artistiques que par ses entreprises". Il créa "L’association belge de propagande artistique à l’étranger" dirigée par le député montois Louis Piérard, qui entra alors en contact avec le directeur du musée de Grenoble, Pierre-André Farcy (dit Andry-Farcy).

Ce musée était le seul en France à présenter l’art contemporain et fut le premier à avoir acheté, en 1921, un Picasso pour une collection publique. Andry-Farcy avait aussi mis au point une politique intéressante : il proposait aux artistes les plus novateurs d’exposer chez lui et, en échange, leur demandait de lui donner des œuvres exposées. C’est comme cela que Grenoble possède une fort belle collection d’art belge des années 20, visible à l’expo de Drogenbos.

Louis Piérard et Andry-Farcy se mirent d’accord pour exposer l’ensemble le plus complet jusqu’alors sur l’art contemporain belge (même les musées belges ne l’avaient jamais fait). Louis Piérard se fit aider par deux galeries pionnières dans l’art contemporain à l’époque : Sélection et Le Centaure , dirigées par André De Ridder et Paul Gustave Van Hecke (en parallèle à l’expo de Drogenbos, le musée Dhondt-Dhaenens, à Deurle, rend hommage au rôle clé de Paul Gustave Van Hecke).

Andry-Farcy était en plus un homme de marketing. Il avait réussi à convaincre la reine Elisabeth de prêter à son musée "La Chute d’Icare" de Bruegel qui devait lui servir de "tête de gondole". Le tableau voyagea dans la valise diplomatique.

L’exposition, reconstituée à Drogenbos, avait deux parties. D’abord, les artistes plus classiques, déjà célèbres, comme Ensor, Jakob Smits, Eugène Laermans, Léon Spilliaert, Brusselmans, Hippolyte Daeye, Jos Albert, etc. Le musée de Grenoble a envoyé à Drogenbos les 31 tableaux qu’il avait acquis alors et le musée a tenté de retrouver les autres ou expose des œuvres semblables. On peut redécouvrir, par exemple, ce beau bébé d’Hippolyte Daeye ou cette marine de Spilliaert très rarement vus.

La seconde partie de l’exposition était consacrée aux avant-gardes belges. André De Ridder et Paul Gustave Van Hecke avaient laissé aux artistes sélectionnés le soin de choisir eux-mêmes les œuvres qu’ils exposeraient. On y retrouvait d’abord un lot d’expressionnistes au mieux de leur talent : Permeke, Gustave De Smet, Floris Jespers, Frits Van den Berghe, Edgard Tytgat, Gustave Van de Woestijne, etc. Il y avait aussi deux artistes qualifiés de "surréalistes", Magritte et Auguste Mambour. C’était la première fois qu’une exposition dans un lieu public affichait des artistes appelés "surréalistes". Une première en France aussi. C’était aussi la première fois que Magritte exposait dans l’Hexagone. Il y montra "L’homme du large", un des joyaux du musée Magritte (il n’est pas à Drogenbos), une œuvre que Paul Gustave Van Hecke a longtemps eue chez lui. On retrouve par contre "Les Epaves de l’ombre", exposé en 1927 et acquis alors par le musée de Grenoble. On présentait aussi un groupe appelé "jeune peinture" (Gaillard, Malfait, Lebrun) et un autre dit des "plasticiens", avec Victor Servranckx, Flouquet et De Boeck.

On s’amusera aussi à relire la presse française conservatrice de l’époque. On y critiquait cet intérêt pour l’art belge alors qu’il y avait, disait-on, un art français à promouvoir. Et dans la "République de l’Isère", un critique enrage (on croirait lire certains pourfendeurs actuels de l’art contemporain) : "C’est la laideur poussée à l’excès, écrit-il à propos du formidable tableau de Van de Woestijne "Gaston et sa sœur", le mépris de la forme humaine, le parti pris de l’incohérence, du burlesque, de l’incompréhension enfantine de l’art. Voyez ce couple d’idiots dont les têtes hors de proportion surmontent un corps ridicule. On se demande vraiment si on a voulu se moquer du public avec ces éructations de cerveaux maladifs ."

Grenoble 1927, un panorama de l’art belge. FeliXart Museum, Kuikenstraat, 6, Drogenbos, jusqu’au 27 mai. Du jeudi au dimanche, de 10h30 à 17heures.