Attention, n'écrase pas la coccinelle, c'est une créature du bon dieu.» Cette phrase, tous les enfants l'ont entendue un jour ou l'autre. Vieille croyance populaire ou rumeur enfantine, la conséquence est la même: dans nos esprits, la coccinelle n'est pas un insecte comme les autres.

Pourtant, depuis quelques semaines, la fascination a laissé place à une certaine crainte. «Harmonia Axyridis», la coccinelle asiatique, est en effet en train de coloniser nos régions. Ces derniers jours, plusieurs centaines de foyers belges ont même été littéralement envahis. L'insecte se réfugie dans les habitations en automne, pour se prémunir du gel.

Cette espèce asiatique a été introduite en Europe il y a cinq ans, aux Pays-Bas puis en Flandre, par des entreprises privées de «lutte biologique». Avec, à la base, une intention louable: plutôt que d'utiliser davantage de pesticides pour lutter contre les pucerons, on augmente le nombre de leurs prédateurs. En l'occurrence, les coccinelles, dont les larves sont capables d'ingurgiter 150 pucerons par jour. Bref, un remède de jardinier, qui permet d'éviter des ravages dans les rosiers.

Mais le choix d'«Harmonia Axyridis» était très contesté, comme l'explique Pierrette Nyssen, responsable du groupe de travail «Coccinula» au sein de l'ASBL «Jeunes et Nature». «Certes cette espèce est connue pour être un prédateur très efficace, mais nous savions que son introduction aux Etats-Unis et au Canada il y a une dizaine d'années avait été néfaste. Sa propagation rapide était très vite devenue incontrôlable, et menaçante pour les coccinelles indigènes. »

Car «Harmonia» ne se contente pas de se délecter de ses mets favoris, elle en profite pour engloutir les autres prédateurs de pucerons. Et donc aussi ses cousines coccinelles. D'où le danger d'extinction des espèces indigènes. Cette coccinelle asiatique ne présente toutefois aucun danger sanitaire pour l'homme.

Si les pucerons se font plus nombreux ces dernières années en raison des fortes chaleurs, d'autres moyens d'endiguer leur accroissement existent. «Nous nous évertuons à mettre au point des solutions qui ne déséquilibrent pas la nature», affirme ainsi Fabrice Henri, le responsable commercial de la société Horpi Systems. «Nous élevons des coccinelles prédatrices qui ne menacent pas les autres espèces indigènes, comme la coccinelle à deux points.»

Hélas, le mal est fait. «Dans cette affaire, les intérêts commerciaux ont pris le pas sur la nature», regrette Pierrette Nyssen. »L'absence de législation en matière d'introduction d'espèces biologiques a aussi facilité les choses.»

Le plus préoccupant est qu'il n'existe pas de solution pour stopper leur marche en avant. Après la Flandre, «Harmonia Axyridis» a investi Bruxelles et le nord de la Wallonie. Venues d'Asie, ces coccinelles ignorent visiblement tout de nos frontières linguistiques. Avant peut-être de se propager chez nos voisins européens, qui ne verront sans doute pas d'un bon oeil l'arrivée de ces insectes à la carapace colorée. De là à causer un incident diplomatique...

© La Libre Belgique 2004