Rencontre

Directrice des Halles depuis 2005, commissaire de Daba Maroc, Fabienne Verstraeten fait figure d’exception dans un milieu culturel dont les hautes instances continuent d’être en majorité masculines. Mais avant d’aborder avec elle son parcours professionnel, évoquons l’éducation, l’un des piliers de la journée internationale de la fille décrétée par l’Onu.

"Même s’il est loin d’être le plus visible, ce volet est celui qui me tient le plus à cœur dans le projet des Halles. Au fil du temps se sont mis en place de plus en plus de dispositifs en ce sens. Il ne s’agit pas d’éducation au sens strict, qui relève des parents et de l’école, mais justement de comment sortir de l’école pour s’ouvrir, via des projets culturels. Ça demande du temps, et des moyens." C’est en partie ce qui en fait la difficulté, de telles initiatives étant toujours fragiles, toujours à défendre. "L’enjeu, c’est de sortir du cadre pour apprendre autrement, et souvent même à travers ce qui touche plus au sensible qu’à l’intellect."

Un exemple : le projet d’accompagnement pédagogique 100 ados, mené durant plusieurs saisons avec des élèves de Sainte-Marie La Sagesse (Schaerbeek, à deux pas des Halles) et de Decroly (Uccle). "Entre ces grands ados, venus de milieux et de quartiers on ne peut plus différents, le clivage fait place à la rencontre, au travail ensemble, au rapprochement. Or chacun est un autre pour l’autre; l’altérité va dans les deux sens. Apprendre à se connaître à travers un projet artistique, qu’il s’agisse de filles ou de garçons, passe par le corps (c’est paradoxalement parfois plus facile), l’image, la production de textes. Ce travail d’éducation a été primordial pour moi aux Halles. Je ne conçois pas qu’un lieu culturel ne s’y intéresse pas."

Cependant, souligne Fabienne Verstraeten, "plutôt que de remplir les salles avec des classes, on a semé des graines susceptibles de germer. D’ailleurs un des jeunes sortis de Sainte-Marie a participé au projet Intérieur-Extérieur du BIJ dans le cadre de Daba. Il y a de vraies retombées. Bien sûr cela a un coût. C’est comparable à certains suivis très individualisés qui ont cours dans le médical ou le social."

Le plafond de verre - métaphore désignant les freins invisibles à la promotion des femmes dans les structures hiérarchiques - nous fait souligner l’exception. Dans le domaine culturel aussi : alors que des études montrent que, de plus en plus, les femmes sont consommatrices de culture mais aussi créatrices, rares sont celles qui accèdent à des postes élevés, en particulier à la tête d’institutions. "Nous sommes peu nombreuses", acquiesce Fabienne Verstraeten, citant cependant Diane Hennebert (qui, après l’Atomium et la Fondation pour l’architecture, dirige la Fondation Boghossian), Anne André (directrice de la Maison Folie à Mons), Caroline Mierop (directrice de La Cambre) "Au fil des ans s’est constitué un petit réseau, informel, de femmes responsables dans le secteur culturel. Néanmoins ça reste pour moi l’expérience d’une grande solitude, de très peu de partage. Après sept ans aux Halles, je serais très curieuse d’échanger avec un homme qui exerce des fonctions similaires. En n’évacuant pas la question du salaire, d’ailleurs : je suis convaincue que les disparités restent importantes. Je crois aussi que les femmes abordent la gestion des équipes - le management - de manière très différente des hommes, en y engageant davantage leur sensibilité. Elles ont aussi, je crois, plus de mal à séparer leur vie privée de leur vie professionnelle. Ma vie privée a été écrasée, ou en tout cas absorbée, par le lieu et la fonction."

Quand surviennent ces questions, une réplique fuse systématiquement : il faut, dit-on, faire des choix. "Dans le cursus d’un homme, il me semble que la notion de carrière est présente d’emblée. Je qualifierais par contre mon propre parcours de non réfléchi. Une fois mon diplôme de philosophie obtenu, j’ai pensé à travailler, pas à faire carrière. Outre le fait d’être une femme et d’avoir une vie professionnelle, il y a celui d’être mère, c’est mon cas. Je crois avoir réussi à vivre et à grandir professionnellement à mesure que mes enfants grandissaient. Il est arrivé qu’ils doivent grandir plus vite, dans certains domaines : à un moment, plus tôt que d’autres, ils ont pris le tram seuls pour aller à l’école. Il faudrait savoir ce qu’ils en pensent aujourd’hui, mais j’ai l’impression que ça s’est fait en parallèle. En revanche, j’affirme que jamais je n’ai fait un choix, un plan de carrière. Le choix, c’est maintenant que je l’ai posé, en décidant de quitter les Halles à la fin de l’année. Et ça, je crois que c’est une liberté que les hommes ont moins que les femmes. Voire envient, exprimant par là leur difficulté à prendre une telle décision. Oui, j’ai la liberté de me dire : là, il est temps. C’est lié à l’âge (j’ai 51 ans), à mon parcours déjà long, au fait de saisir ce moment pour bien élaborer la suite : où ai-je envie d’être dans le monde pour les quinze prochaines années ? C’est le moment d’amorcer un tournant - et de revenir à moi-même aussi, puisque je me suis un peu perdue."

Dans Daba, saison artistique et citoyenne, court entre autres un fil rouge féminin. "Au Maroc, j’ai rencontré des femmes admirables, comme Jamila Hassoune dont la Caravane du livre traverse les zones rurales, ou Touria Hadraoui, première Marocaine à avoir interprété le melhoun, traditionnellement réservé aux hommes, ou encore la chorégraphe Bouchra Ouizguen qui donne voix aux Aïtas, les chanteuses de cabaret " Des passeuses, des courroies de transmission. Des rebelles aussi.

"Ces femmes-là, c’est par exemple celle de ‘La Civilisation, ma mère !jouée par Ben Hamidou. Ou celles de ‘La Liberté ma mère ’, le film pour lequel Hadja Lahbib a rencontré toutes ces épouses et mères qui, en vieillissant, parfois seules aujourd’hui, gagnent en indépendance. Au Maroc, les femmes sont aux manettes de la société civile dans bien des postes. Mais pour y arriver il faut être rebelle, en tout cas plus hors norme que nous ne le sommes ici. Elles ne s’en laissent pas conter."

Avant le Maroc il y a eu la Palestine, Beyrouth : en quoi ces voyages ont-ils modelé la perception qu’a Fabienne Verstraeten de la condition de la femme en général et de sa propre féminité ?

"Ça m’a ouverte et assouplie. On peut avoir connaissance des situations, lire des témoignages; rien ne remplace l’expérience, la rencontre. J’aimerais dire que ça m’a rendue plus féminine, d’une façon que je m’explique mal : pas dans le sens d’une revendication, mais plutôt d’un assouplissement. Sans doute ces voyages ont-ils renforcé mon pôle féminin parce que j’y étais particulièrement attentive aux femmes dans l’action professionnelle et artistique. Peut-être aussi que les échanges avec mes pairs, qui m’ont manqué ici, je les ai vécus là-bas, car j’y ai fait beaucoup plus de rencontres avec des femmes occupant des fonctions similaires aux miennes." Etonnant ? "Sans doute peut-on se dire que là-bas le champ de la culture est structuré depuis moins longtemps qu’ici ; que du coup les femmes entrent en jeu beaucoup plus vite, sans avoir à infiltrer un milieu déjà très figé. Mais, comme souvent dans les questions féminines et féministes, ce sont des hypothèses."

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