Il fut un temps pas si lointain, où c’est dans un coin perdu du Hainaut que battait le cœur de la modernité. C’était là que des artistes, politiciens et écrivains novateurs se retrouvaient. Il fut un temps, quand le cinéma, la télé, le rock ne régnaient pas encore, où un poète pouvait être une star adulée partout en Europe. Emile Verhaeren, né en Flandre à Saint-Amand, mais qui écrivait en français, avait une maison au "Caillou-qui-bique" à côté de Roisin, près de Dour. Le grand écrivain Stefan Zweig, très proche de Verhaeren, est souvent venu au Caillou-qui-bique et disait : "C’est tout au bout du monde, et cependant, c’est un point cardinal d’Europe dans l’invisible".

Le beau petit musée Verhaeren à Saint-Amand consacre une expo à ce lieu mythique lié à Verhaeren comme Combray à Proust ou les Marquises à Gauguin. Il y montre des photos, lettres, manuscrits, tableaux, dessins qui retracent un peu de cette aventure qui dura de 1899 à 1914. Le Hainaut et le musée Verhaeren continueront d’ailleurs à nouer des liens dans le cadre de Mons 2015.

Emile Verhaeren, né en 1855, était déjà célèbre en 1899. Il avait quitté Gand pour Paris et un appartement à Saint-Cloud, mais il aimait revenir à Bruxelles chez le peintre Constant Montald. Il avait découvert ce coin du Hainaut, près de la France et de Valenciennes, le long de la rivière Honnelle (un coin resté intact aujourd’hui encore). Il y avait là un rocher saillant, en forme de diable, surnommé "le Caillou-qui-bique". Nombreux étaient les touristes qui venaient s’y promener. Emile Verhaeren et sa femme Marthe (avec qui il formait un couple fusionnel, elle l’appelait son "saint Georges" et il lui consacra toute sa poésie d’amour) découvrirent l’endroit en 1899 en rendant visite à la veuve de Georges Rodenbach. Les Verhaeren avaient réussi à convaincre un commerçant local, Léon Laurent, de les loger. Celui-ci fut si séduit par le poète, lui vouant une adoration, qu’il rénova d’anciennes étables adjacentes pour en faire une maison que Verhaeren habita jusqu’à la Première Guerre mondiale. La maison fut bombardée en 1918, mais, grâce aux voisins du village, encore amoureux du poète, on reconstruisit la maison qui devint un petit musée fermé aujourd’hui.

On sait qu’Emile Verhaeren avait fui en France au début de la guerre et il mourut stupidement sous un train, dans la gare de Rouen en 1916.

Verhaeren, entre 1899 et 1916, voyagea énormément. Invité partout, il entreprenait par exemple des tournées en Russie ou en Allemagne pour parler de la "Culture de l’enthousiasme". À cette époque, le français était, en Europe, la langue de la culture et Stefan Zweig comme ses autres amis correspondaient avec lui en français. Mais régulièrement, Verhaeren revenait au Caillou-qui-bique, écrivant : "Au Caillou, il fait exquis. Les bois sont encore garnis de feuilles dans les taillis. Il y a des couchers de soleil d’une intimité et d’une somptuosité rares. Et quelles brumes douces et tristes ! Je préfère l’hiver à n’importe quelle saison, ici. Je vis double et triple. Je suis si enivré de solitude que je crois bien que c’est dans un trou de campagne que je finirai ma vie. Tout y est plus pénétrant, plus grave, plus profond. On devient trop artificiel en ville. Et puis je travaille avec plus de lucidité et je m’aime moi-même, davantage."

Il y a reçu pas mal de ses amis : Stefan Zweig, les politiciens socialistes Jules Destrée et Camille Lemonnier, les peintres Emile Claus, William Degouves de Nuncques, qui était le beau-frère de Verhaeren ayant épousé la sœur de Marthe, Charles Bernier (qui habitait au village voisin d’Angre), Constant et Gabrielle Montald, Théo Van Rysselberghe, l’écrivain Cyrille Buysse, ses traducteurs Valéry Brioussov et Osman Edwards C’est aussi l’endroit où il fit de longues promenades à travers les champs et les forêts. Ce lieu éloigné et idyllique fut vraiment l’endroit où il put travailler en toute tranquillité, entouré de villageois et d’amis qui lui vouaient une adoration totale. Ainsi le Caillou-qui-bique occupa une place importante dans l’œuvre du poète. Plusieurs des poèmes des recueils comme Les Heures d’Après-midi (1905), La Multiple splendeur (1906), Les Rythmes souverains (1910), Les Heures du Soir (1911) et Les Flammes hautes (1917) ont été inspirés par le lieu.

Cette exposition évoque cet épisode dans la vie et l’œuvre de Verhaeren avec de nombreuses photos, des lettres et des documents, mais aussi avec des œuvres d’art de Constant Montald qui s’y montre très beau dessinateur, parvenant à capter Verhaeren personnage flamboyant avec sa grande cape et ses lorgnons. On y voit aussi des tableaux de Marthe Verhaeren qui n’était donc pas que la secrétaire de son mari, de Charles Bernier, célèbre à Angre, et deux tableaux de Degouves de Nuncques avec la maison de Verhaeren.

Le Caillou-qui-bique fut l’Arcadie du poète. Zweig l’a raconté : "En veste de velours, par tous les temps, il se promenait, sans entraves ni liens. Il s’appartenait à lui-même. Vers 10 h, il partait en promenade, traversait les champs, au rythme de ses vers puis revenait, tout rouge, rayonnant, heureux."

Au musée Verhaeren à Saint-Amand, du 24 juin jusqu’au 31 août : tous les jours excepté lundi de 11 à18h.