Ecrite par Anton Tchekhov en 1895, "La Mouette" fait partie des pièces les plus montées du répertoire. Or Myriam Saduis est loin d’en livrer une simple version de plus. L’intitulant "La Nostalgie de l’avenir" (expression empruntée à Antoine Vitez), elle en propose une lecture neuve, actuelle, réduite à six personnages - sur les treize de la pièce originelle -, et donne pour point de départ au spectacle le suicide de Treplev. S’ouvre alors un travail de mémoire, un va-et-vient de temporalités et sensations, où ceux qui restent vont chercher dans l’ordinateur du jeune écrivain comme dans une boîte noire les clefs de son acte.

Sans s’adonner aux explications, la pièce se dessine par morceaux, images, mots, musiques aussi (on danse sur Nick Drake ou Elton John). Floutées, les références à l’époque. Balayées les habitudes naturalistes si souvent associées à "La Mouette". Pour tout décor ici, quelques parois translucides et un rectangle de pétales ou de sciure, tapis net au début, que les pas de tous vont peu à peu disperser, jusqu’à ce qu’un coup de raclette le révèle en négatif.

Myriam Saduis, metteur en scène naguère du très remarqué "Affaire d’âme", adapté d’un inédit de Bergman, est par ailleurs aussi psychanalyste, et sensible aux symboles que charrie le théâtre.

Or c’est l’un des sujets mêmes de la pièce : le jeune Konstantin a l’ambition d’écrire, et Nina celle de jouer, tenant tête à la mère du premier, célèbre actrice, et à son amant, auteur à succès. Pour autant la réflexion sur l’art que propose le spectacle créé à l’Océan Nord évite à chaque instant de tourner en boucle. Ses ancrages sont intimes, chahutés par la houle de cette famille, ce creuset, cet antre inextricable de passions, de souffrances infligées ou subies, de fiertés et de frustrations.

Comment ignorer les échos de cette matière ? une famille recomposée, une femme aux prises avec l’angoisse du temps, de la vieillesse, et sa relation avec un homme à peine plus âgé que son propre fils, le jeune artiste face à l’art installé de ses aînés, la célébrité, la transmission. Et l’amour. Le désir. Le rêve - être aimé, être actrice, être auteur, être reconnu, par un cercle, une profession, ses parents... Le rêve si intime et vital de tous les humains.

Sous les lumières ciselées par Xavier Lauwers, une distribution solide prend à bras-le-corps ce "matériau Mouette" : de l’intense Irina de Florence Hebbelynck à la touchante Petra de Tessa Volkine, de François Demoulin (Boris) à Fabrice Dupuy (Dorn), entourant Aline Mahaux, bouleversante Nina entre fraîcheur naïve et folie, et Pierre Verplancken, Kostia incandescant.

Bruxelles, Théâtre Océan Nord, jusqu’au 21 janvier, à 20 h 30. Durée : 1h50 env. De 5 à 10 €. Infos & rés. : 02.216.75.55, www.oceannord.org