Chez la créatrice, le travail est toujours sérieux, méticuleux, rigoureux. Ça n’empêche pas - au contraire - le résultat d’être drôle, décontracté, débridé. Pour cette nouvelle pièce, l’artiste associée au National s’est penchée sur les couples, les duos, les paires de l’histoire ou de la mythologie, en a choisi dix, les mettant en relation avec la musique et les traduisant scéniquement (cf. LLB du 10 décembre).

Un prologue, déjà délicieux, cite les protagonistes des dix actes qui vont suivre : Adam et Eve, Œdipe et le Sphinx, Hamlet et Ophélie, la Jeune Fille et la Mort, Hitler et Eva Braun, Blanche-Neige et la Reine, Jésus et Marie, Hérode et Salomé, Tristan et Isolde, Don Giovanni et Leporello. Du côté musical s’annoncent des emprunts à Haydn, Stravinsky, Schubert, Lotti, Wagner ou Mozart, mais aussi à la mélodie de la langue anglaise, à "Un jour mon prince viendra", voire au soudain silence.

"Raphaël, les sirènes et le poulet" (le titre rassemble des éléments évoqués dans les recherches de l’équipe et qui seront cités par surprise) relève, en partie, du spectacle à sketches : il enchaîne les saynètes et emprunte à la culture occidentale ses figures fameuses, pour les traduire dans les corps et les voix. Car le chant tient une place constitutive dans le travail d’Ingrid von Wantoch Rekowski. La conceptrice et metteur en scène, une fois de plus, n’a pas hésité à le confier à des organes pour certains peu spécialistes. Laure Delcampe a été le coach vocal de Pietro Pizzuti, Isabelle Dumont, Candy Saulnier, Cécile Leburton et Pascal Crochet, les cinq acteurs fantastiques - complices, complémentaires - rejoints par le non moins épatant pianiste Jean-Philippe Collard-Neven, véritable présence scénique, voire personnage, sans compter le piano lui-même.

Au-delà de la succession de duos savoureux et subtils, c’est dans les interstices, les transitions qu’on lit l’essentiel, peut-être, de la pièce, la traduction en suspension des sentiments exacerbés - de l’amour à la désolation, de l’horreur au désir, de la jalousie à la solitude - peints dans cette série de tableaux. Aux archétypes, une troupe humaine donc imparfaite tente de donner vie : ça palpite, ça dérape parfois, ça part en vrille, ça se percute avec la force des ego butés. Presque une revue, menée avec rigueur : un divertissement joyeux, léger, qui n’oublie pas la profondeur.

Bruxelles, National (salle Jacques Huisman), jusqu’au 22 décembre, à 20h30 (le mercredi à 19h30). Introduction au spectacle le mardi 21. Durée : 1h20 env. De 9 à 19 €. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be