Après un déjeuner avec lui, Jacques Brel, qui ne prisait pas particulièrement les galonnés, dit à sa femme: «Un homme comme cela, cela ne s'oublie jamais.» C'était en 1974 à Anvers, où le chantre du Plat Pays, devenu un yachtman passionné, allait se porter acquéreur du dernier voilier de Hugo van Kuyck.

Fameux personnage que ce dernier, en effet, puisqu'il fut non seulement l'architecte pionnier de nombreux immeubles-tours - commandés par l'Etat ou par des sociétés privées - mais aussi celui à qui incomba, pendant la guerre, la mission de réaliser dans le plus grand secret la cartographie des plages de Normandie en vue du futur débarquement.

«Avant 1940, c'était déjà une personnalité, nous dit son biographe Charles Emmanuel Schelfhout, directeur de l'Uitgeverij De Dijle à Sint-Martens-Latem. Il avait été lecteur à l'Université de Yale aux Etats-Unis et avait donné des cours sur les techniques du bâtiment au Massachusetts Institute of Technology. En Belgique, il avait fait des conférences sur l'urbanisme. Quand il a rejoint les Etats-Unis pendant la guerre, après être passé par Limoges où se trouvait le gouvernement belge, il a été très rapidement mis sur une orbite par l'état-major américain.»

Un nouveau procédé

Enfant de la Métropole, né en 1902, il avait été stagiaire à l'atelier Horta avant de gagner son diplôme d'ingénieur civil à l'Université de Gand, de décrocher ses «ailes» avec son avion personnel et d'entreprendre, à bord d'un schooner, un tour du monde scientifique stoppé à Panam. «Après Pearl Harbor, il a été incorporé officiellement dans l'US Army, poursuit l'historien. C'est là qu'il a travaillé notamment sur les nouvelles techniques de photographie aérienne qui lui ont permis de déterminer la profondeur des eaux. En 1943, il a été muté à l'Assault Training Center en Angleterre et le général Omar Bradley lui a confié la cartographie des côtes normandes. C'était quelque chose de primordial. En débarquant simplement à l'endroit où les barges touchaient le fond, les hommes pouvaient tomber quelques mètres plus loin dans une fosse marine. Et chargés comme ils l'étaient, ils se noyaient.» Le débarquement de Dieppe, qui avait tourné au désastre en août 1942, avait été entrepris sans cartes...

Les observations de van Kuyck le conduisirent notamment à corriger les extrapolations des spécialistes alliés quant aux hauteurs d'eau prévisibles en fonction des marées en juin 1944, contribuant ainsi à la réussite de l'opération «Overlord». Lui-même débarqua le 6 juin avec la septième vague d'assaut sur la redoutable plage d'Omaha. Ses informations furent aussi précieuses pour la construction du port artificiel d'Arromanches.

Procès pour désertion!

Mort en 1975, ce héros discret avait légué ses archives à l'ex-Centre de recherches et d'études historiques de la Seconde Guerre mondiale (aujourd'hui Ceges) ainsi qu'à la Ville et au Musée de la marine d'Anvers. Jean Vanwelkenhuyzen et Charles d'Ydewalle avaient en outre recueilli son témoignage oral. M. Schelfhout s'est d'abord penché sur l'oeuvre du maître constructeur, auquel il consacra un album en 1988, avant de publier en 1994 un livre réédité cette année à l'occasion du soixantième anniversaire (1). «Van Kuyck n'a jamais posé de jugement sur la manière dont le Débarquement s'est déroulé, explique-t-il. Son seul jugement, c'était qu'une chose pareille ne devait plus jamais se représenter. Il était terrifié par l'horreur de la guerre.»

Après le Jour «J» et ses suites, l'officier belge - démobilisé avec le grade de lieutenant-colonel - conseilla encore les armées de la victoire à Walcheren, en Birmanie et à Okinawa. Mais le retour en Belgique eut des allures de douche froide: «Comme il n'avait pas répondu à l'appel du gouvernement belge de Londres, étant déjà parti aux Etats-Unis, il a subi un procès pour désertion! Il a fallu que le général américain Armstrong rentre un dossier pour prouver au conseil de guerre qu'il avait servi la cause commune.»

L'armée belge se fit «pardonner» en le nommant sergent honoraire, puis capitaine de corvette de réserve.

1 «Hugo van Kuyck», 120 pp., 18,60 € (frais d'envoi 3,50 €). Editions de la Dyle, tél. 09-281.00.58, fax 09-281.06.70.

© La Libre Belgique 2004