QUAND L'AMERTUME DE LA CRISE

trouve son reflet gustatif dans un breuvage symbolique... En Argentine, le maté est traditionnellement «la» boisson des gauchos, ces habitants de plaines balayées par le vent, éleveurs farouches de troupeaux sauvages. La consommation de cette sorte de thé fut initiée voici des siècles par les indiens Guaranis. Désormais, toutes les populations des pays du Rio de la Plata ont adopté cette mode. La feuille de maté est réduite en poudre et mélangée à de l'eau chaude. On boit ce liquide dans une calebasse avec une paille en métal - appelée la «bombilla» - et ce, à peu près partout où l'on se trouve.

Si le maté faisait déjà partie du quotidien des Argentins, il devient omniprésent au moment où leur pays vit la crise économique la plus grave de son existence. En 2002, le Produit intérieur brut argentin s'est contracté de quelque 11 pc sur fond d'émeutes sociales et de remous politiques. Au même moment, la consommation de maté s'est accrue de 17 pc, selon une étude de la société LatinPanel, spécialisée dans les nouvelles tendances de consommation en Amérique latine. La hausse serait particulièrement significative dans les familles les plus pauvres. «C'est une donnée préoccupante parce qu'elle implique que, dans de nombreux ménages, le maté vient remplacer d'autres aliments», commente Mariana Rossi, gérante de LatinPanel. Cette boisson est connue pour ses vertus nutritives. Elle est un bon moyen de tromper la faim, même s'il ne s'agit pas d'un stimulant à l'instar du coca mastiqué par les indiens des hauts plateaux andins.

Or, la famine est apparue en Argentine à l'occasion de cette profonde crise économique. Elle a été quelque peu exploitée pour des raisons politiques, mais des chiffres en témoignent: un Argentin sur quatre serait indigent. Le prix modique du maté le rend accessible à des familles ne disposant pas des 300 pesos (86 euros) nécessaires à l'achat des besoins alimentaires de base pour un mois, à quatre.

L'inflation a été plus faible que la moyenne: le maté a augmenté l'an dernier de 18 pc pour une moyenne de 41 pc en Argentine. Cela s'explique par la difficulté d'exporter ce produit agricole qui n'a pas - encore? - le succès mondial du thé ou du café.

La crise n'est pas la seule explication du succès du maté. Au fil du temps, ce produit est aussi devenu très «tendance», car il affirme l'identité de l'Argentin. «Prendre du maté est de mieux en mieux vu auprès des classes sociales aux revenus élevés», constate Mariana Rossi. La courbe ascensionnelle serait, là, de 26 pc sur un an. 280000 foyers ont commencé à en consommer régulièrement.

Cette mode latino-américaine va-t-elle un jour débarquer dans nos contrées? Certains nutritionnistes européens saluent déjà ses vertus toniques. Les altermondialistes ne sont pas en reste, pour d'autres raisons. A Porto Alegre, au sud du Brésil, près de la frontière argentine, le maté est là aussi incontournable.

© La Libre Belgique 2003