Qui est Gustave Van de Woestyne (1881-1947)? La question est loin d’être anodine car malgré ses succès constants, sa notoriété et les expositions qui lui ont déjà été consacrées, l’homme et sa peinture gardent une part de mystère.

Parti du symbolisme (on retrouve d’ailleurs deux de ses tableaux importants à l’exposition sur le Symbolisme, ouverte au musée des Beaux-Arts de Bruxelles), admirateur de l’art médiéval et des primitifs, il a traversé la guerre de 14, s’est imprégné ensuite du modernisme, de l’expressionnisme et du néoréalisme en inventant, chaque fois, des solutions osées et d’étonnants compromis. Quand on croit voir dans ses tableaux champêtres et ses scènes familiales, une paix intérieure, on remarque vite qu’elle cache un profond tourment, un déchirement intérieur qui apparaissent dans toute leur crudité dans ses grands tableaux religieux. Un de ses derniers tableaux, "Le Christ dans le désert" (1939), peint à la veille de la Seconde Guerre mondiale, exprime bien ce tourment: un homme d’aujourd’hui, maigre, aux grands yeux et aux mains larges, est perdu dans un désert sans fin et sans hommes. Ou la terrible "Dernière Cène" de 1927 qu’on doit voir au Groeninge Museum de Bruges car le tableau est intransportable, où, à nouveau, des visages comme des tronches, des mains comme des marteaux, donnent une force expressionniste inouïe à cette Cène.

Le même peintre a réalisé par contre, la magnifique et paisible scène de famille qu’on admire à la villa-musée Van Buuren à Uccle et qui est prêtée au musée de Gand pour l’exposition avec 14 autres tableaux de Van de Woestyne (David Van Buuren fut un ami du peintre et son plus grand collectionneur avec 32 œuvres). "La table des enfants" date de 1919. Les cinq enfants du couple Van de Woestyne sont vus en contre-plongée, habillés de blanc, assis autour d’une table avec une nappe blanche. Tableau idyllique? Pas tout à fait, car les assiettes sont vides et il n’y a nulle joie dans ce superbe tableau; le sérieux règne.

Le musée de Gand a choisi de ne présenter que Van de Woestyne, sans le situer par rapport aux peintres de son époque comme il l’avait fait pour son expo consacrée à Emile Claus, car il estime que Van de Woestyne reste trop méconnu et mérite une exposition toute centrée sur lui. Plus de 140 œuvres, très différentes souvent, inégales, sont présentées dans un cheminement chronologique accompagné d’un superbe catalogue (Fonds Mercator). Le parcours démarre à Laethem-Saint-Martin, petit village près de Gand, où il s’installa en 1900 avec son frère Karel, le poète, avec De Saedeleer et Minne. Il n’y resta que neuf ans et ce serait un tort de l’assimiler comme tel à une école marquée par ce village et par l’expressionnisme flamand.

A Laethem, il est frappé par la vie rurale. Il y place des scènes bibliques et ses portraits de paysans qui ont des "gueules" incroyables sorties de son imagination. Van de Woestyne ne sera jamais attiré par l’impressionnisme. Il est marqué plus par l’Allemagne ou l’Angleterre que par la France. Il peint aussi son entourage comme ce portrait de sa femme, Prudence, un peu hiératique, une femme sérieuse. Des portraits de ses voisins et proches, il deviendra vite un portraitiste recherché, en Belgique comme en Grande-Bretagne où il séjourna pendant la Première Guerre mondiale. Des portraits plus conventionnels mais non sans un peu d’étrangeté comme cet enfant en tenue tyrolienne avec sa plume de faisan sur le chapeau. Lui-même disait qu’il voyait ces commandes de portraits comme des corvées.

Ses paysages d’alors restent symboliques et marqués par la campagne de Laethem.

Après guerre, tout a changé. Le symbolisme est jeté aux oubliettes. Vive le modernisme, le cubisme, l’abstraction, Mais Van de Woestyne regarde plutôt vers l’expressionnisme allemand et la "nouvelle réalité" (Dix et Grosz), mais sans jamais aller jusqu’à leurs extrêmes. Cela donnera chez lui un syncrétisme singulier entre rappel médiéval, primitivisme et expressionnisme violent. Comme dans le magnifique double portrait de "Gaston et sa sœur" (1923) assis dans un paysage à une tout autre échelle que leurs corps.

Ce même expressionnisme mâtiné de références aux fresques italiennes, éclate dans sa riche tentative de créer une peinture religieuse moderne, accentuant les souffrances psychiques et physiques: un Christ en croix noueux comme celui de Grunewald à Issenheim avec des yeux de drogué ou une Vierge des sept douleurs au faciès épouvantable et percée de 7 poignards.

Quel était son tourment? Ce mal-être, ce désespoir qui le tenaillait tant? Y compris dans les surprenantes natures mortes peintes pour Van Buuren? Peintre impossible à catégoriser, il a une singularité troublante. Même ses autoportraits le montrent comme étranger à lui-même et à ses tableaux!

Gustave Van de Woestyne, musée des Beaux-Arts de Gand, jusqu’au 27 juin, de 10h à 18h, fermé le lundi.