Au cœur de la centrale de Fukushima, ils seraient encore une cinquantaine : un petit groupe de travailleurs de la dernière chance, entre les mains desquels semble se trouver le destin de tout un pays. Chargés de suppléer à la panne du système de refroidissement des réacteurs accidentés, ces héros des temps modernes s’exposent à des niveaux de radioactivité extrêmement élevés. Près du réacteur 3 mardi, les effets du rayonnement sur les employés de la Tokyo Electric Power (TEP) atteignaient 400 millisieverts (mSv) par heure. Un chiffre vingt fois supérieur à la dose annuelle autorisée pour des travailleurs du nucléaire français ou belges, "en conditions normales". Au-delà d’une exposition de 2mSv par heure, la législation européenne impose une rotation des opérateurs.

Mais si un accident de cette ampleur avait lieu dans une centrale nucléaire en Belgique ou en France, qui s’aventurerait au plus près des réacteurs, à l’image de ces "liquidateurs" de Fukushima ?

"Le terme de "liquidateur" renvoit plutôt aux hommes envoyés en urgence à Tchernobyl, en 1986", explique René Jourdain, un responsable de l’Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Ceux qui tentent actuellement de contenir la catastrophe japonaise sont des opérateurs "spécialement formés", assure-t-il.

Des "intervenants en situation d’urgence radiologique", c’est le terme officiel employé par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Si un accident grave avait lieu dans l’une des 58 centrales que compte la France, des "équipes spécialisées" - principalement constituées de salariés de la centrale - seraient mobilisées ainsi que les services publics d’intervention. "Dès lors que les agents employés par EDF se portent volontaires pour ces interventions à haut risque, ils sont inscrits sur des listes et reçoivent une formation spécifique", explique Julien Collet, directeur de l’environnement et des situations d’urgence à l’ASN. "A l’exception des femmes enceintes", toute personne enregistrée sur ces listes peut alors être réquisitionnée pour ces opérations, ajoute-t-il. A condition également de ne pas dépasser une dosimétrie annuelle et individuelle de 20 mSv, limite au-delà de laquelle le risque sanitaire devient réel.

Chez EDF, on préfère parler de "personnel d’astreinte" : des techniciens, des ingénieurs qui ont choisi de faire un travail dangereux et qui sont "formés de longue date" pour ces interventions. "Il ne s’agit pas, quand survient un accident, de lever la main et de dire : je suis volontaire", explique un responsable. En Belgique, même son de cloche chez Electrabel, qui assure que son personnel est extrêment préparé. "On ne peut pas se former à l’urgence dans l’urgence", commente Anne-Sophie Hugé, porte-parole de la société.

Mais chez les deux groupes, les détails sur les formations délivrées sont rares et personne ne peut dire combien d’employés seraient en mesure d’intervenir en cas de catastrophe nucléaire. Pourtant, dans une telle situation, c’est bien "l’exploitant qui est responsable", confirme Karina de Beule, porte-parole de l’Agence fédérale du contrôle nucléaire.

Dans les communes accueillant une centrale nucléaire, les producteurs d’électricité ne sont pas seuls sur le qui-vive. En Wallonie, entre Liège et Namur, se trouve Tihange, la plus grande des deux centrales belges en fonctionnement. A "cinquante mètres" de la centrale se trouve la caserne des pompiers de Huy, eux aussi, formés "annuellement" pour agir face à la radioactivité, selon le capitaine Duvivier. D’ailleurs, pour Karina de Beule, liquidateur ou sapeur-pompier, c’est "la même chose". Comme un homme du feu s’enfonce dans une maison en flammes, "un homme du nucléaire s’expose parfois à des doses mortelles, si ça peut sauver des milliers d’autres vies".