Opéra Envoyé spécial à Milan

Dans le temple de l’opéra, l’année 2013 ("La Libre" du 26 décembre) prend forcément un relief particulier. Verdi et Wagner siègent à l’Olympe des compositeurs lyriques, et la maison milanaise a donc décidé de leur consacrer presque entièrement sa nouvelle saison, ouverte - comme le veut la tradition - en ce mois de décembre. Un logo spécial a été créé, associant les initiales V et W (les plaisantins y verront une version artistique de celui d’un célèbre constructeur automobile), et il ne restait plus qu’à choisir lequel des deux commencerait.

Daniel Barenboim n’a jamais caché sa préférence pour le maître de Bayreuth, et c’est donc "Lohengrin" qui, à la fureur de certains (voir ci-contre) ouvrait le bicentenaire, fort d’une affiche de rêve qui a tenu toutes ses promesses. Dans la fosse, le chef israélien montre une fois encore ses extraordinaires affinités avec le style wagnérien, capable de mettre en lumière chaque leitmotiv, de faire sonner les trompettes aux quatre coins de la salle (si l’on ose écrire pour un théâtre en fer à cheval) et de dynamiser les chœurs autant que l’orchestre. Sa lecture insiste tour à tour sur l’ampleur, le jubilatoire et le tragique, mais laisse de côté la dimension plus mystérieuse, voire mystique, de l’œuvre.

Une fois encore, Claus Guth confirme qu’il est probablement le plus génial metteur en scène d’opéra aujourd’hui. Transposée dans la seconde moitié du XIXe siècle, avec le juste degré de renouvellement des images qui marque l’imagination sans contredire l’œuvre (uniformes prussiens, cour intérieure d’un immeuble Biedermeier et bord d’étang planté de roseaux en guise de chambre nuptiale), sa conception dit avec une acuité rare l’insoluble conflit qui fonde l’œuvre. D’un côté, les attentes messianiques des foules du Brabant en quête d’un guide, aussi promptes à louer Lohengrin qu’elles l’avaient été l’instant d’avant à soutenir son rival. Et de l’autre, une fois posée l’impuissance des représentants de l’autorité (le Roi Heinrich et son héraut, simples observateurs), quatre individus - Elsa, Lohengrin, Ortrud et Friedrich - qui cherchent avant tout à se rassurer et à survivre sans se soucier des autres, chacun tentant de surmonter ses fragilités et ses névroses (Elsa atteinte de T.O.C., Lohengrin en poète aux pieds nus mal à l’aise dans ses habits de cour, et tous avec une dilection pour les postures fœtales). On sort de la soirée émerveillé et, sans doute, plus intelligent.

Malgré la taille de la salle, Jonas Kaufmann ose une interprétation tout en subtilité et en intériorité, en parfaite adéquation avec cette conception d’un Lohengrin poète égaré dans un monde qui n’est pas le sien : rien de forcé ni d’ostentatoire dans son chant, mais un crescendo d’intensité qui culmine dans "In fernem Land", quasiment susurré dans ces demi-teintes qui sont la marque de fabrique du ténor allemand. Excellents également, Anja Harteros (Elsa), Evelyn Herlitzius (Ortrud) et René Pape (le Roi).