Évocation

Né à Bruxelles le 7 mai 1927, pionnier de l’anthropologie et de l’ethnographie à l’Université libre de Bruxelles (ULB) en 1955, mais aussi cinéaste, écrivain, critique d’art et ancien compagnon de route du mouvement Cobra, le Pr Luc de Heusch, disciple de Marcel Griaule, avait été très proche également de Claude Lévi-Strauss, dont il fut un "supporter enthousiaste" et avec lequel il entretint à partir de 1955 une correspondance chaleureuse à son propre retour du Kasaï, au Congo belge de l’époque, où il avait dès 1949 vivement dénoncé la colonisation.

Gendre en ce temps-là du grand maître du film documentaire, Henri Storck, dont il sera plus tard d’ailleurs le biographe, c’est à ses côtés qu’il débute au cinéma. Chercheur de l’Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale (Irsac) de 1952 à 1955, il passa alors deux ans chez les Tetela et les Hamba, populations à propos desquelles il allait rédiger de très nombreux articles. C’est dire que, très vite, Luc de Heusch partagea sa vie entre l’écriture et le cinéma ethnographiques et sociologiques.

Professeur d’anthropologie socio-culturelle à l’Université de Bruxelles (où il avait soutenu sa thèse de doctorat en sciences sociales, politiques et économiques sur l’inceste royal en Afrique) de 1955 à 1992, il sera donc réputé expert belge ès africanisme, et déploiera bientôt une expertise et une connaissance toutes singulières du Rwanda. Mais, aussi bien, de l’Afrique noire bantoue en général, puisqu’il écrivit maintes fois également sur le royaume de Kongo ("Le Roi de Kongo et les monstres sacrés", Gallimard, 2000, troisième volume d’une trilogie sur les mythes et rites bantous, série étrennée en 1972 par "L’Origine de l’Etat ou le Roi ivre"). Ainsi que sur les Lele du Kasaï.

Sur le Rwanda, où il réalisera des mesures anthropométriques des ethnies Hutu, Tutsi et Twa, il élucidera par ses travaux historiques le clivage précolonial entre les premières et les secondes. Il souligne en effet la dichotomie entre une aristocratie tutsi (non bantoue), infiniment minoritaire, constituée d’éleveurs, et une masse paysanne hutu. Séparation presque invincible qui marque l’évolution d’une société de classes en société de castes. D’où les nombreux massacres et génocides qui assombrirent si souvent la cohabitation entre ces populations, et dont les conséquences ne cessent encore de se faire sentir au cœur de ce pays, et même au Burundi voisin (cf. "Une République devenue folle : Rwanda 1884-1994", 1996).

Chaussant depuis longtemps de larges et épaisses lunettes qui lui conféraient un air austère pour ne pas dire sévère, qu’équilibrait pourtant sa petite voix fluette et chantante, Luc de Heusch nous faisait pénétrer dans son appartement comme à l’intérieur d’une caverne savante où un long couloir effilé était bordé de part et d’autre de tous les ouvrages qui formaient assurément la pierre angulaire de son érudition. Il respirait dès l’abord une intelligence supérieure, c’est peu de chose que de le reconnaître.

Peut-être l’Afrique lui offrit-elle par la suite de parvenir à décoder nos propres sociétés occidentales où, en particulier, il s’intéressa à l’art et à la sociologie. Il consacra des films, en effet, à René Magritte ou Pierre Alechinsky, ainsi qu’au poète Christian Dotremont ou au sculpteur Reinhoud. Sans oublier un autoportrait de James Ensor. Parmi bien d’autres choses.

S’agissant décidément de l’Afrique à nouveau, le célèbre anthropologue visait à découvrir dans le domaine bantou les systèmes de pensée sous-jacents aux pratiques rituelles et aux discours susceptibles de les éclairer. C’est bien l’épaisseur de l’histoire qui l’intéresse le plus, le conviant à s’inspirer de la méthode proposée par le grand Claude Lévi-Strauss ("Tristes Tropiques", 1955), fondateur - mais parfois à son corps défendant - du mouvement structuraliste, où l’on retrouvait de même Michel Foucault, Jacques Lacan ou Roland Barthes.

Luc de Heusch, à cet égard, aura souvent tenté de dépasser la dimension diachronique des sociétés sans écriture. S’il a tantôt salué les développements de l’ethnohistoire, il n’en était pas moins persuadé qu’elle ne pouvait entièrement se substituer à l’anthropologie. Il procède de cette curiosité même son intérêt aussi pour la sorcellerie, la transe ou le sacrifice. Ainsi que son attirance pour la confrérie dite des "maîtres de la forêt", présente chez plusieurs peuples en même temps mais avec des variantes régionales qui peuvent s’analyser de façon différentielle.

En pleine période du structuralisme triomphant, précise l’universitaire canadien Jean-Claude Muller, l’ethnographe et anthropologue bruxellois prétendait souvent "renoncer à considérer chaque ethnie autoproclamée comme un tout à analyser sans égard pour ses voisines". C’est pourquoi du reste, depuis la fin 1952, il séjourna deux ans parmi les Tetela et les Hamba.

Car, de fait, si la société des "maîtres de la forêt" avait été récemment introduite dans le groupe tetela, n’y jouant au demeurant qu’un rôle mineur, elle revêtait en revanche chez les Hamba voisins un rôle crucial dans la quête du prestige et de l’autorité. Initié lui-même à cette confrérie, l’auteur belge (cf. "Du pouvoir. Anthropologie politique des sociétés d’Afrique centrale", Nanterre, Société d’ethnologie, 2002) insiste sur l’existence de plusieurs grades hiérarchisés et sur le prix très élevé que doivent payer les initiés aux autres membres de la société. En contrepartie de quoi, ils reçoivent le privilège de porter sur eux différents objets symboliques : des colliers de dents de léopard, des coiffures de plumes d’aigle et des cloches spéciales.

Associé un temps aux travaux d’un centre du CNRS ("Système de la pensée en Afrique noire") dont il devint directeur en 1973, Luc de Heusch fut lauré de bon nombre d’autres titres et responsabilités, dont la présidence du Fonds Henri Storck, celle du conseil scientifique du Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren de 1987 à 1991, et la distinction de docteur honoris causa de l’Université des sciences humaines de Strasbourg. Il était membre, de surcroît, de l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique.

En 1999, il signait un film intitulé de manière assez transparente : "Quand j’étais Belge" : histoire chaotique d’un pays déchiré par ses querelles linguistiques. Il restera en tout cas l’un des promoteurs de l’anthropologie visuelle, aux côtés de son ami Jean Rouch, au sein du Comité international du film ethnographique - futur Cifes, où fut adjoint le prédicat "sociologique" à l’instigation d’Edgar Morin. C’est un esprit brillant et un homme multiple qui s’est éteint le 7 août 2012 à Bruxelles, à l’âge de 85 ans. Il rêvait notamment d’une anthropologie générale qui engloberait l’histoire, l’anthropologie et la sociologie. "Les barrières sont maintenant abolies entre les terrains exotiques et les nôtres. Il n’y a pas de raison, sinon académique, de maintenir cette frontière."