ENVOYÉE SPÉCIALE AU BURUNDI

M oi? Je suis plombier!» Et il éclate d'un grand rire farceur. Des yeux bleus, le nez anguleux, un teint cuit et recuit d'aventurier, la voix rauque et le même accent en français et en swahili (1), Patrice Faye est pourtant «le» spécialiste des reptiles et sauriens à Bujumbura, la capitale du Burundi, aplatie sur les rives du Tanganyika. Dans ce pays, on le connaît surtout à cause de «son» crocodile géant, Gustave. Le mangeur d'hommes.

Ce Lyonnais de 51 ans fut un garçon «qui n'aimait pas le système scolaire» et préférait courir la campagne à la découverte de sa vie secrète. «Quand j'étais petit, j'avais toujours des insectes ou des petits animaux dans mes poches. J'attrapais déjà des serpents».

Jeune homme «un peu soixante-huitard», il voulut faire le tour de la planète à vélo. «Je ne l'ai pas terminé mais j'ai quand même fait du chemin. Je m'arrêtais de temps en temps pour travailler et gagner un peu d'argent. J'ai reçu une formation de plombier et je sais faire beaucoup de choses; j'ai même été bûcheron au Canada!».

L'étape de Bujumbura, à la fin des années 70, sera cependant plus longue que prévu. Le pays lui plaît. «Et il y avait le Musée vivant», sorte de zoo privé, «créé par un Belge, Patrick Derleyn, que j'ai remplacé, après quelques années. J'ai décidé de me concentrer sur les serpents parce que ce sont vraiment les animaux les plus fascinants».

Quand on entre chez Patrice Faye, c'est un pygmée qui ouvre le portail. Pas toujours le même. «Ils travaillent avec moi dans la forêt de la Kibira. Ce sont de bons chasseurs et ils connaissent bien les plantes. Je leur apprends à protéger la faune pour la vendre au lieu de la tuer. Ils viennent chacun à leur tour chez moi, comme ça, ils ont tous l'occasion de se faire un peu d'argent», explique le chasseur de reptiles.

Des serpents, il y en a, chez lui. Dans la cour, à côté de vieilles camionnettes couturées comme de vieux pirates, trônent des cages et des vivariums. Il y a là un python gros comme la cuisse et long de 4 mètres qu'il faut «plusieurs hommes pour maîtriser, tant il est fort» ; deux vipères du Gabon; une mygale large comme ma paume et velue comme un singe; un «boemslang», petit serpent brun qui ne paie pas de mine mais à la morsure mortelle. «J'en garde peu chez moi parce qu'à chaque fois qu'on trouve un serpent dans le quartier, c'est moi qu'on accuse», maugrée le Lyonnais.

Le salon est encombré de masques, crânes de buffles et d'antilopes, armes de jet et silex. Et d'aquariums. Dans celui-ci, notre hôte élève des crabes; de l'autre il extrait un serpent-lime qu'il tient comme si c'était un chaton - «il se nourrit d'autres serpents». Il y a encore un autre aquarium dans la salle de bain, pour des poissons du lac Malawi.

Patrice Faye envoie ses prises -poissons, reptiles, insectes- en Europe. Pour des aquariums, des zoos, mais aussi des laboratoires qui extraient eux-mêmes le venin des serpents pour en faire des sérums. «J'ai été contacté par un restaurant d'Anvers, qui sert du serpent cuisiné. Là j'ai dit non». Il rit. «J'ai déjà mangé du serpent, c'est pas ça... Mais si je mange du poulet, je ne mangerais pas le poulet que j'élève. Ces serpents, je les ai nourris, soignés. Celui-là-il désigne le python- je le connais depuis 10 ans. Je ne peux pas le vendre à un restaurant!» En 1998, un des pêcheurs travaillant pour Patrice Faye est tué. Par un crocodile. «Les gens m'ont dit que ce croco, très grand, n'en était pas à son premier coup. Alors j'ai fait ma petite enquête auprès des bureaux administratifs et je me suis rendu compte que ce géant avait fait une vingtaine de morts en trois mois! Des militaires, des pêcheurs, des enfants... Il venait de Bujumbura et descendait vers le sud en tuant sur son passage. J'ai donc voulu l'abattre».

L'endroit le plus extrême où le tueur avait été repéré était Minado, à 45 km de la capitale burundaise. «Les rives étaient peu accessibles, à cause des palmiers. Ce n'était pas évident de le courser. Je ne l'ai pas eu». Quelque temps après, le chef du parc de la Ruzizi (nord) signale au Français que «le grand croco est revenu». Et d'ajouter que chaque fois que le saurien quitte le delta de la Ruzizi, il y a «un accident» dans le lac Tanganyika, plus au sud. «De là à conclure que c'était ce grand croco le tueur... Je l'ai donc poursuivi. Mais cet animal était dans le parc de la Ruzizi. Pour lui, c'était comme une église!», explique Patrice Faye en riant: «Dans un parc, on ne peut pas tuer les animaux!».

A cette époque, le chasseur suivait quatre sauriens. Trois étaient, comme c'est généralement le cas, des sédentaires. C'est le dernier, le grand, le nomade qui l'intéressait. Alors le Lyonnais l'a baptisé «Gustave». Le nom s'est vite popularisé au Burundi. Des chansons ont été créées à son sujet et il servit bientôt à désigner celui qui était alors chef de l'Etat, le très redouté major Pierre Buyoya - au point que lorsqu'on évoque Gustave, les blagueurs demandent «lequel?»

Dans la nuit moite de Bujumbura, admiratif et impressionné, Patrice Faye décrit le saurien. «Il est énooorme. Préhistorique. Il fait 6 à 7 mètres - la longueur de trois hippopotames l'un derrière l'autre! Je l'ai vu! - et doit peser une tonne. Un vrai monstre! C'est le chef du territoire: quand il arrive quelque part, les autres crocos mâles s'écartent, lui laissent le terrain».

Son âge? On le juge d'abord centenaire, en raison de sa taille: un crocodile grandit de 25 à 30 cm par an jusqu'à ses 10 ans, puis sa croissance ralentit fortement; un animal de plus de 5 mètres a près de cent ans. «Mais, selon les experts, sa dentition indique que Gustave doit avoir plutôt autour de 60 ans. Il est donc un phénomène: le plus grand exemplaire vivant de l'espèce des crocodiles du Nil».

Même s'il n'est pas centenaire, le grand Gustave a beaucoup vécu. «Il a des cicatrices de coups de lance, d'impacts de flèche. Son crâne est déformé, apparemment après qu'il ait été atteint par une rafale de kalachnikov», raconte le chasseur. «Vous savez, ici, quand il y a beaucoup d'«accidents», les gens organisent un massacre de crocos. Cela s'est passé plusieurs fois. Gustave, lui, est passé à travers tout ça, alors qu'il vit près d'une capitale! On peut dire que c'est un miraculé».

Pas comme ses victimes, qui seraient de 150 à 500, selon les estimations. Généralement, les crocodiles ne sont pas mangeurs d'hommes. Ils le deviennent quand, vieillissants, trop lourds, trop lents, ils ne peuvent plus capturer que les proies les plus faciles, les hommes. Curieusement, Gustave tue plus quand il va vers le sud. Patrice Faye se l'explique ainsi: «Je me dis qu'il est peut-être originaire de là, alors il y adopte un comportement plus territorial, plus agressif. Ou bien il lui faut plus d'énergie pour aller de ce côté et il a besoin de se nourrir... Mais cette explication me convainc moins parce qu'il tue souvent sans dévorer ses proies: il le fait pour le plaisir, ou pour s'entretenir. C'est courant, d'ailleurs, chez les crocodiles».

Gustave ne cache pas ses proies. Ou il les mange dès qu'il les a tuées, ou on les retrouve peu après, quasiment intactes. Ses attaques ont parfois des témoins, horrifiés. Ce sont souvent des pêcheurs, qui recherchent l'aide de sorciers contre le grand saurien. Parfois, Gustave ne réagit pas quand des hommes sont à portée de dents; alors les pêcheurs pensent que le talisman du sorcier est bon. «S'ils se font manger quand même, le sorcier dira qu'ils n'avaient pas respecté les interdits» qui garantissent les propriétés de la protection magique, sourit le Lyonnais.

Bien sûr, ce qui devait arriver arriva. «A force de le poursuivre, de m'intéresser à lui, je n'ai plus eu envie de tuer Gustave. En quelque sorte, on sympathise...», explique le chasseur, un ton plus bas.

Patrice Faye jette alors sur papier un projet pour capturer Gustave afin de le protéger et protéger les riverains. Sans succès, jusqu'à ce qu'un réalisateur français, venu à Bujumbura pour un mariage, «accroche», fasse un film sur le saurien et finance la construction d'un enclos dans le parc de la Ruzizi: une longue piscine entourée de murs. Le propriétaire du seul élevage de crocodiles de France, à Pierrelatte, aide Patrice Faye à financer la construction d'une cage pour capturer Gustave. Une cage comme on en utilise pour la capture des sauriens - sauf ses dimensions: 10 m de long, 2 m de large et 1,5 de haut, en fers à béton, avec une trappe devant et derrière.

Restait à attraper Gustave. «Deux spécialistes, un Français et une Sud-Africaine, sont venus à Bujumbura. On a posé la cage au bord de l'eau, d'abord avec de la viande. Rien. D'autres crocodiles sont entrés, pas celui qu'on voulait. Alors on y a mis une chèvre vivante. Gustave passait devant la cage, mais n'y allait pas. Un sorcier de l'endroit a mis son propre chien comme appât. Rien non plus». Gustave mange un pêcheur tout près du piège mais, vieux comme le monde, ne se laisse pas prendre.

L'attente était trop longue. La cage, énorme, trop lourde; une nuit d'orage, elle s'enfonça dans la vase. Les spécialistes et le cinéaste sont repartis. La revue américaine «National Geographic» est venue à son tour, avec d'autres spécialistes, pour attraper le saurien géant au lasso et lui placer un émetteur avant de le relâcher. «Une idée magnifique. On aurait pu le laisser en liberté et suivre de loin ses déplacements, afin de prévenir les riverains de son arrivée». Echec, là aussi. Pire: depuis cette époque - la fin 2004 - Gustave a disparu, après quelques «accidents» de plus dans le sud du lac.

La voix rauque de Faye est incontestablement nostalgique, lorsqu'il poursuit. «Je pense qu'après ses derniers exploits dans le lac, il a dû remonter jusqu'à la frontière du Congo. Comme c'est une zone de guerre, je n'ai pas été vérifier, mais des pilotes d'avions l'ont repéré d'en haut, dans la Ruzizi».

Depuis, on a perdu sa trace. A-t-il été tué? Est-il toujours là-bas? - mais on ne rapporte pas d' «accident». Est-il passé au Congo? Le Lyonnais pense que tant qu'il y avait la guerre au Burundi, Gustave est resté à proximité de Bujumbura parce que peu de gens circulaient sur le lac. Avec le retour de la paix et des activités économiques, l'animation l'a dérangé.

«Il a émigré», dit Patrice Faye. «Mais il est parti en zone de guerre. Il y a là des gens armés de kalachnikovs. Et s'il avait été mangé» à son tour? Puis le chasseur se reprend: «Il n'est pas impossible qu'il revienne, cependant. Moi, j'y crois encore parce que le territoire d'un croco, surtout un dominant, comme Gustave, est immense»... Et soudain, le Lyonnais s'anime: «S'il revient, oh! mais il y aura embouteillage pour le voir», conclut-il dans un grand rire.

1. lingua franca de l'Afrique de l'est.

© La Libre Belgique 2005