Entretien

Gynécologue-obstétricien, "père" du premier bébé-éprouvette français, en 1982, auteur de nombreux ouvrages, le Pr René Frydman a récemment annoncé la venue au monde de son dernier-né, accouché après trois années d’un travail de grande envergure. Sous sa direction, aux côtés de la pédopsychiatre et psychanalyste Myriam Szejer, le célèbre médecin français a coordonné une prestigieuses encyclopédie intitulée "La naissance, histoire, cultures et pratiques d’aujourd’hui", (Ed. Albin Michel) à laquelle ont participé quelque 200 spécialistes de renom. (Voir ci-contre)

En quoi le désir d’enfant a-t-il évolué au fil du temps et quelles sont aujourd’hui ses particularités ?

Le désir d’enfant est, aujourd’hui, avant tout plus tardif. Plus choisi aussi; avec la contraception, la femme a la possibilité de ne pas avoir d’enfant pendant une période donnée. Lorsque, après avoir été retenu, le désir d’enfant pointe, il y a une espèce d’urgence. Les progrès réalisés dans le domaine de la maîtrise de la reproduction peuvent donner l’illusion que tout est maîtrisable et qu’il suffit de demander pour que "ça marche". Et tout de suite, en plus!

Or, il arrive que cela “ne marche pas”…

Hé oui, de façon permanente, il faut expliquer qu’il y a une horloge biologique et que, plus on attend, moins il y a de chances d’être enceinte. Il faut dire qu’il n’y a aucune garantie, qu’il n’existe pas de procédé miracle et aucun droit à l’enfant. Ça, c’est clair.

Dans l’histoire de la naissance, quelle a été, selon vous, la plus grande révolution ?

La plus grande césure est sans doute la possibilité de choisir le moment d’être mère. Ensuite, il y a le fait de pouvoir diminuer fortement la douleur de l’accouchement et ainsi le vivre différemment. Puis, au niveau de la procréation médicalement assistée (PMA), il y a évidemment la fécondation in vitro (FIV) qui a extériorisé l’embryon et qui a permis de considérer la relation mère-enfant tout à fait différemment puisque l’on arrive à prédire certaines caractéristiques génétiques d’un être qui n’est pas encore né ou de résoudre des problèmes d’infertilité jusque là insolubles.

Où doit-on placer les limites éthiques de la PMA ?

J’en ferais au moins deux grands principes. Le premier est l’absence de commercialisation des produits du corps humain et particulièrement des gamètes et de l’embryon. Deuxièmement, il s’agit de ne pas utiliser le corps d’autrui à ses propres fins, même si elles sont sympathiques...

Vous êtes clairement opposé au principe des mères porteuses. Dans tous les cas ?

Oui, le problème n’est pas de résoudre un ou deux cas, mais bien de lutter contre l’exploitation qui est faite du corps des femmes dans cette perspective. C’est ce combat-là qui importe.

Un enfant, oui, mais pas à tout prix ? Comment faire comprendre qu’il faut parfois renoncer ?

Disons du moins renoncer à avoir un enfant génétique de soi car on n’a jamais fait renoncer quelqu’un à adopter. Bien sûr, il arrive que l’on interrompe le processus de PMA; il ne faut pas perdre de vue que 50 % des patients qui viennent en PMA n’auront pas d’enfant. Il ne faut pas laisser croire que cela marche à tous les coups; nous sommes confrontés à l’échec en permanence. Ensuite, il y a des solutions alternatives qui font appel au don de gamètes ou d’embryons. Et même dans ces cas, cela ne fonctionne pas toujours et l’on se retrouve face à des couples qui n’ont pas d’enfant. Mais cela ne devrait pas être un stigmate particulier de nos sociétés. C’est vers cela que l’on devrait évoluer même si l’on sait que, dans les pays du tiers-monde, les femmes qui n’ont pas d’enfant ne sont pas considérées avec un statut d’adulte et reconnues comme telles. Je suis donc favorable à ce que l’on puisse tenter raisonnablement de résoudre une infertilité et réaliser un désir d’enfant mais pas à n’importe quel prix.

Ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui, dans nos pays, nous payons trop cher le prix d’une sécurité à l’accouchement par une médicalisation outrancière?

J’ai envie de dire que ce n’est pas une médicalisation outrancière mais c’est peut-être une médicalisation mal adaptée. Je veux dire par là qu’il y a des grossesses qui ne présentent aucun problème et dont l’accouchement est prévisible sans difficultés; ceux-ci n’ont pas besoin de toute l’armada de médicalisation en amont, de la perfusion, de la péridurale Par contre, certains accouchements ne peuvent se réaliser que parce qu’il y a cette médicalisation, car il y a une maladie concomitante, une hypertension, une naissance prématurée, Dans ces cas, on bénéficie pleinement des progrès de la médecine. Le problème est donc davantage de répartir la prise en charge qui devrait être modulée, adaptée à chaque cas et non pas antinomique.

En quoi consiste le concept des maisons de naissance que vous soutenez ?

L’idée est - pour autant que ce soit un choix -, d’avoir la possibilité d’un accouchement par sage-femme disponible sans intervention médicale, ni péridurale, ni césarienne, dans la mesure où il n’y a pas de risque. Dans le cas où tout ne se passe pas comme prévu, il faut pouvoir passer très rapidement dans un centre médicalisé. La proposition, qui a été récemment faite en France, consiste à avoir des maisons de naissance totalement attenantes au même bâtiment que la maternité mais avec un personnel qui fonctionne différemment. Ce modèle existe déjà notamment en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Australie ou encore au Canada.

Personnellement, je suis "pour marcher sur les deux jambes" : c’est-à-dire, d’un côté, développer la prise en charge médicale la plus sophistiquée, mais uniquement pour les personnes qui en ont besoin et, d’un autre côté, offrir une prise en charge la plus physiologique possible, pour celles et ceux qui la choisissent et qui y adhèrent mais avec la possibilité de basculer de l’un à l’autre en cas de nécessité, parce que l’expérience médicale prouve que tout peut arriver et qu’il faut donc prévoir un maximum de cas de figure.

En revanche, accoucher à domicile…

Là, non, ce n’est pas du tout une option que je préconise. Selon moi, c’est prendre un risque inutile. Il faut plutôt amener le domicile à l’hôpital.