Par

Plutôt qu’écrivain, j’essaie d’être simplement romancier, et plus précisément romancier selon la définition bien connue de Jean Giono : "Le romancier est avant tout un raconteur d’histoires". Mes histoires, je ne vais pas les chercher très loin. Je regarde autour de moi. Je suis resté fidèle à mon pays. Si on ouvre l’œil, on peut voir que les histoires poussent dans n’importe quel lieu, si modeste soit-il. Il suffit qu’il s’y trouve des humains.

Donc, je pars à la découverte ou à la pêche, si on veut. Je tire du courant de la vie ce qui veut bien mordre. Je ferre une anecdote au hasard, quelques personnages qui barbotent. Et je me mets au travail.

Au début, je suis plein d’assurance, j’échafaude déjà mes péripéties, je recrute mes protagonistes, mes seconds rôles, je les briefe. Ils opinent du chef. Ils ont l’air bien commode. On peut y aller. Et j’y vais hardiment : je déblaie le terrain, je brosse à grands traits, je pousse tout le monde sur la scène. Ça part sur les chapeaux de roue.

Heureusement, il y a le temps. Je démarre vite, mais, en fait, je suis lent. Pour arriver au mot "fin", il me faudra plus d’un an. Le premier élan passé, arrivent inévitablement les longs moments à sucer mon porteplume, à regarder le plafond, à tourner en rond. Des temps morts, en apparence, mais peut-être pas si morts que ça, pendant lesquels, peu à peu, la chimie du roman s’enclenche.

Car, tandis que je gobe les mouches, je prends conscience que les choses sont peut-être plus compliquées que je ne l’avais pensé. Selon l’angle, par exemple, où l’on observe le même événement, il n’est plus tout à fait le même. Alors, quel est le bon angle ? Et mes personnages ? Je les ai embauchés, mais maintenant qu’ils ont mis la main à la pâte, je vois bien qu’ils ont leur façon de faire, leur caractère. Au lieu de leur dire comment ils doivent s’y prendre, me voilà obligé de leur demander ce qu’ils en pensent. Ça y est : ça distille, ça décante, ça transmute. Le roman est en marche.

Le romancier est un présomptueux qui croyait tout savoir et que les embûches de la création amènent à résipiscence. Chaque nouveau roman lui apprend qu’il ne savait rien de son sujet. Chaque nouveau sujet est une confrontation avec la complexité de la vie. Lentement, les événements lui apparaissent dans l’enchevêtrement de leur parcours, avec leur source cachée, leurs sinuosités, leurs passages souterrains, leurs embouchures déconcertantes. Lentement se dévoilent les personnages, que le romancier avait engagés sur leur seule apparence. Ils ont un passé, des souffrances cachées, des désirs, des espoirs dont il ne s’était pas avisé. Le roman se met à détruire les stéréotypes, les idées convenues, les étiquettes auxquels l’existence quotidienne nous condamne.

Dans la vie, nous ne voyons que le dessus des choses, nous vivons dans un axe horizontal. Le roman plonge à la verticale. Il nous emmène sous la surface, dans les profondeurs, où tout est perplexité, paradoxe, énigme. Le roman jette à bas nos triviales certitudes.

De sa plongée, le romancier ne rapporte aucune révélation, aucune vérité, aucun système. Il ne peut offrir qu’un point d’interrogation. Dans un monde qui croit tout savoir, le roman brandit à bout de bras le mystère infini de l’être.