Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais de plus en plus de gens font la grimace lorsqu'on les photographie. Dès qu'un objectif les vise, paf : ils louchent, ils tirent la langue, ils penchent la tête, ils ouvrent grand leurs yeux, ils gonflent leurs joues, ils se tirent la peau du cou; certains puristes n'hésitent pas à se décoiffer; d'autres à mettre une main dans la poche intérieure de leur veste pour imiter Napoléon; d'autres encore à se poser quelques mètres devant la tour de Pise, et à faire semblant de la tenir de toutes leurs forces pour l'empêcher de tomber par terre... Bref, c'est un véritable festival de plaisanteries et de gestuelles cocasses, destinées à montrer que dans la vie, il ne faut pas se prendre trop au sérieux. Evidemment, cette règle du fun à tout crin a encore ses limites : ainsi, ce n'est pas demain la veille qu'un chef d'Etat reçu en audience papale fera, au moment de la photographie officielle, le "V" de la victoire derrière la tête du souverain pontife, ni que des ministres réunis sur le perron de la résidence du chef de l'Etat à l'occasion d'un portrait collectif des membres du gouvernement arboreront tous un T-shirt sur lequel sera imprimée une fausse cravate, histoire de bien montrer que le sérieux de leurs fonctions ne les empêche pas d'être de sacrés plaisantins. Mises à part ces quelques exceptions, aujourd'hui, prendre une tête amusante devant l'objectif est devenu un exercice pratiquement universel, à un point tel que si - cas d'école - toute vie humaine venait à disparaître dans les années à venir, et si - poursuivons le cas d'école - déboulaient quelques temps plus tard sur notre planète des êtres venus d'ailleurs, qui seraient incapables de déchiffrer notre alphabet et de comprendre notre langage, et qui n'auraient donc que nos photos pour se faire une idée de ce que nous fûmes juste avant notre disparition collective, ces extraterrestres croiraient - cette phrase est longue, mais sa conclusion est imparable - que les derniers temps du genre humain ne furent que parties de fou rire généralisé, poilade collective et hilarité à tous les étages.

Le phénomène a pris des proportions telles qu'il y a quelques mois, alors que Fred Jannin et Raoul Reyers rehaussaient de leur présence une festivité qui se tenait à Mini-Europe, le photographe chargé d'immortaliser les visiteurs en compagnie de la mascotte des lieux leur a expressément recommandé de cesser de faire des grimaces, car son patron lui avait donné des directives très précises à ce sujet : grimaces interdites. Pensons au crève-coeur que ce fut pour nos deux amis, qui depuis des années se sont fait une spécialité de grimacer devant les objectifs des appareils photo (bien avant d'être rattrapés par la mode, je tiens à le préciser par souci de confraternité), que d'être obligés de se tenir bien droits et sérieux, aux côtés d'une espèce de castor géant. Enfin, ce n'était pas vraiment un castor géant : les castors de deux mètres, ça n'existe pas; c'était un déguisement, il y avait quelqu'un dedans, mais la situation était tout de même étrange : être tenu de prendre une attitude austère et digne avec un rongeur transgénique qui vous pose une patte amicale au-dessus de l'épaule relève du défi, que nos deux compères, en immenses professionnels, ont bien entendu relevé haut la main.

Ceci étant dit, que se cache-t-il donc derrière cette dérision imposée ? Nous avons de nos ancêtres des photos jaunies, sur lesquelles ceux-ci se tenaient parfaitement droits, coiffés avec rigueur, portant leurs plus beaux costumes, sérieux, officiels. Cela ne signifie pas qu'ils ne s'en payaient pas une bonne tranche de temps en temps, ni que l'amusement leur était étranger; simplement, la mode de l'époque inclinait à l'austérité sur les photos. Ainsi, je sais que c'est difficile à imaginer quand on voit leurs portraits, mais on peut très bien imaginer que Marcel Proust était de temps en temps pris de fous rires inextinguibles à cause de contrepèteries truculentes; que Hiro-Hito ne rechignait pas, à l'occasion, à proposer quelques pralines salées à ses visiteurs, puis à s'esclaffer bruyamment devant leur mine surprise et dégoûtée; que le général de Gaulle, à l'Elysée, se tapait les mains sur les cuisses après avoir légèrement dévissé la salière, au moment où le sel se déversait en nombre dans le potage de son visiteur; et que Léopold II n'était pas le dernier pour les imitations de fin de soirée. Simplement, les portraits que nous avons conservés de ces personnages nous en donnent une image tronquée; pour un peu, on aurait l'impression que toute la vie de Marcel Proust s'est déroulée en noir et blanc !

Evidemment, le phénomène est assez naturel : sachant qu'il y a cent ans, un homme laissait derrière lui un ou deux portraits (et encore, s'il en laissait), et qu'aujourd'hui, l'Occidental moyen est immortalisé tout au long de son existence sur des milliers de photos, l'occasion, jadis, n'était donnée qu'une ou deux fois dans une vie de laisser une bonne impression pour la postérité. Ainsi, pour reprendre l'exemple de Marcel Proust, chacun conviendra qu'il aurait été dommage que ce grand écrivain ne laisse comme seul et unique souvenir de son passage sur terre qu'une grimace consistant à se révulser les yeux et à tirer la langue... Voilà pourquoi je dis : grimaçons, d'accord, mais sur pas plus d'une photo sur deux !