Chant

On l’aura vue partout en ville, allure altière dans ses brocards écarlates, chevelure de lionne et regard de défi : sous le titre prometteur de "Drama Queens", Joyce DiDonato annonçait son grand show (il en faut toujours un peu pour attirer le chaland). Le dernier concert de la mezzo américaine à Bruxelles datait d’avril 2008, c’était avec Christophe Rousset et les Talens Lyriques, et on en était (presque) encore à découvrir cette magnifique chanteuse, généralement distribuée dans des rôles de castrat et donc plus souvent vue en treillis guerrier qu’en robe de bal, dont on mesura soudain la capacité à animer aussi des rôles féminins Cinq ans plus tard, les "reines de tragédie" - immortalisées en amont par un fort beau CD paru chez Virgin - ne laissent plus de doute sur la question. Mais, si élaboré que soit le concept et flamboyante la communication qui y est associée, c’est plutôt par son côté direct et chaleureux, et par le dépouillement de son art que Joyce DiDonato fit mouche. Démonstration ce lundi au Bozar, comble.

Tout comme dans le CD, la chanteuse s’y produisait avec le Complesso Barocco (ici, une dizaine de cordes, un continuo et quelques vents), mais sans son chef et fondateur Alan Curtis, la direction étant confiée au premier violon, le Russe Dmitry Sinkovsky, du genre survolté et imaginatif, contre-ténor à ses heures, de quoi faire la paire avec la reine du jour.

Et contrairement au CD (ouvert sur un air pétaradant d’Orlandini), le récital s’ouvrit par l’air chavirant d’Antonio Cesti (1623-1669) dans lequel Onrontea, reine d’Egypte, confesse sa passion à l’humble peintre Alidoro, évanoui (coup de pot, ce dernier se révélera fils de roi ). La voix est à la confidence, soutenue par quelques cordes, le luth et le basson Bientôt rassérénée, la reine - vêtue de la fameuse robe écarlate, version "sobre" - s’assied pour écouter ses amis musiciens et l’effet est charmant. Ainsi se succéderont les airs - de bravoure ou de lamentation - et les pièces instrumentales (concerto "per Pisendel" de Vivaldi aux limites de l’hystérie, accueilli dans un tonnerre d’applaudissements) de la première partie, plutôt réservée au XVIIe siècle, à ses ornementations et ses "affetti". On y admire l’art du détail, de la couleur, de la rhétorique et tout autant la simplicité de l’artiste chez qui l’engagement - total en l’occurrence - sert prioritairement la reine (les reines) et la partition.

Deuxième partie, deuxième version de la robe écarlate - cette fois avec jupe à paniers et manches longues (bras en l’air, Joyce fait un joyeux tour sur elle-même) -, on est passé au siècle suivant, à Hasse et à Händel, à des airs plus larges, plus athlétiques, plus spectaculaires que la chanteuse offre avec une générosité infinie, passant des éclats de la fureur aux murmures du désespoir, des vocalises trépidantes aux cantilènes éthérées, temps suspendu, musique immobile Trois bis encore (ouverts par un "Dank u wel" très apprécié). "Quand je chante, mon cœur vole", nous confia Joyce. A l’écouter, le nôtre aussi.