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Etre écrivain aujourd’hui,

c’est ouvrir sa fenêtre et écouter les bruits de la rue, le souffle du vent, le sifflement du train et le hululement de la chouette,

c’est saisir une conversation dans un tram et y voir le commencement d’une histoire,

c’est croire à la magie des mots pour dire le bruit de la neige sous les pas,

c’est regarder la mer et donner un nom à ses couleurs changeantes,

c’est marcher sur un trottoir, puis s’arrêter bouleversé par une fleur de ballast,

c’est s’émouvoir à la vue d’un bébé mimant la langue sur les lèvres de sa mère

ou d’un vieillard aphasique ouvrant la bouche pour rabâcher une histoire ancienne,

c’est laisser affleurer à la mémoire ce que l’on pensait oublié,

c’est faire entendre l’origine,

c’est, dès le réveil, respirer à travers chaque mot qui surgit,

c’est nommer les choses et, ce faisant, se relier au monde,

c’est trouver le bonheur dans une simple notation sur un carnet sorti de sa poche,

c’est ouvrir le dictionnaire et aller à la cueillette

puis, en le refermant, inventer un mot qui peut-être s’y trouvera un jour,

et le taquiner en l’envoyant à la fin de la phrase voir si on y est,

c’est transformer par le langage le réel en imaginaire, les humains en personnages, les bureaux en labyrinthes, les habitations en maisons hantées,

c’est faire parler les morts, les animaux et les pierres,

c’est, comme les enfants, se raconter des histoires avant même de savoir ce que peut bien être une histoire,

c’est chercher l’éclaircie dans l’obscurité,

c’est ériger les mots contre la brutalité du monde

et les envoyer en pleine poire des tyrans et des ploucs,

qui, de toute façon, ne les liront pas,

faute de temps, se désoleront-ils, rivés à leur poste de télévision,

c’est être terrifié par l’innommable,

c’est s’éloigner, prendre du recul, s’échouer loin de soi,

s’immerger dans la solitude du silence

et dire ce que le langage oral ne peut pas dire,

c’est ne rien savoir de ce qu’on va écrire et se laisser porter par les mots comme on se laisse soulever par le vent,

c’est, comme dit le philosophe, se croire arrivé au port et se trouver rejeté en pleine mer,

c’est découvrir quelque chose qui n’était pas là avant et s’éblouir de l’à peine écrit sous l’encre qui sèche,

c’est se faire à l’idée que cette partie de soi qui écrit est peut-être un autre,

bref, c’est être deux, une fois pour toutes, l’écrivain et le premier lecteur, ébahi qu’il se soit trouvé quelqu’un pour écrire ça,

ou enfin, comme dit l’ami Pirotte, "sonner à sa propre porte avec l’idée que quelqu’un va nous ouvrir".