ÉVOCATION

Une bonne cinquantaine d'églises paroissiales en Wallonie et autant en Flandre, une commune au pays de Waas et une autre au pays de Liège, quantité d'écoles, d'associations, d'hôpitaux, de confréries un peu partout... portent le nom de saint Nicolas. C'est assurément le meilleur sondage d'opinion séculaire pour celui dont un chroniqueur écrivait, dès le Xe siècle, qu' «en toute vérité, l'Occident comme l'Orient le chantent et le glorifient».

Et pourtant, à l'approche de sa fête, beaucoup s'inquiètent devant des signes d'affadissement ou d'effritement chaque année plus prononcés. Un patrimoine en péril? Jean-Denys Boussart, le célèbre folkloriste liégeois, mayeûr de la commune libre de Saint-Pholien-des-Prés, fait partie de ceux qui tirent la sonnette d'alarme: «Saint Nicolas est victime de la mondialisation du folklore, qui entraîne une banalisation, nous dit-il. Il est pris en tenailles entre Halloween et le père Noël. Et puis, beaucoup de jouets, «made in Taiwan» et autres, viennent de régions où on ne le connaît pas. Et pourtant, quand nous l'avons accueilli samedi au Village de Noël, on a pu vérifier qu'il est toujours populaire. Ce qui manque, c'est un matériel publicitaire pour lui donner un coup de pouce».

Un chrétien ne dira jamais que saint Nicolas n'existe pas. Il a bien accompli sur cette terre son pèlerinage, achevé le 6 décembre 343, et il vit depuis dans la communion des saints. On peut trouver ses reliques à Bari (Italie) et à Saint-Nicolas-de-Port (Meurthe-et-Moselle). Il était né vers 271 à Patare en Lycie, dans le sud-ouest de l'Asie mineure, qui relève de la Turquie actuelle. C'était une ville alors florissante, dont demeurent quelques vestiges, un théâtre, des tombeaux... Ses parents lui avaient laissé un très riche héritage qu'il alla distribuer chez les plus déshérités, en s'efforçant de ne pas être vu afin «que sa main gauche ignore ce que donne sa main droite» (Mt 6:1-18): point de départ, sans doute, de sa fortune ultérieure, si l'on peut ainsi dire.

Moine, abbé puis évêque de Myre, toujours en Lycie, il aurait été emprisonné puis relâché pendant la violente persécution des chrétiens déclenchée par Dioclétien à l'instigation du bien nommé Galère (303-313). Une tradition affirme qu'il aurait aussi assisté au concile de Nicée (325) mais c'est peu probable. Son profil? Un de ses biographes, le moine Michel, évoque un homme de foi et d'oeuvres, gardien de l'orthodoxie, missionnaire ardent face au paganisme. D'autres auteurs en remettent une couche, comme il est courant, pour en faire le parangon de toutes les vertus. Mais la vox populi les a souvent précédés, assurant la diffusion tous azimuts de son culte.

En résulte, une carte de visite particulièrement bien remplie. Patron de la Russie et de la Lorraine, il l'est aussi des nautoniers pour en avoir sauvé quelques-uns du naufrage. A bord des bateaux grecs, il y a souvent pour cette raison une effigie d' aghios Nikolaos. Et sous nos cieux, les bateliers de Huy prirent l'habitude, le jour de sa fête, de nommer un «roi des naiveurs».

Mais ce n'est pas tout. Le pontife anatolien apparaît également dans certaines régions comme le patron des célibataires, des solitaires, des aspirants au mariage. Est-ce parce que l'hagiographie lui attribue d'avoir racheté des jeunes filles promises à la prostitution? Son palmarès comporte aussi, selon les lieux et les époques, des promotions au rang de patron des prisonniers, des serfs, des pompiers, des fleuristes, des pharmaciens, des maçons, des aubergistes, des marbriers, des marchands de vin, des fabricants de cierges, des professeurs de mathématiques, et on en passe... Jean Lefèvre mentionne même, dans ses «Traditions de Wallonie» (Marabout), un chant consacré à «Saint Nicolas, patron d'Habay», mais c'était bien avant Charles-Ferdinand Nothomb!

Enfin, Nicolas est le patron des enfants pour en avoir, comme nul ne l'ignore, ressuscité trois qu'un boucher avait mis au saloir. Dans cette fonction, sa zone d'influence couvre, pour l'essentiel, le Nord et l'Est de la France, le Luxembourg, l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas et aussi l'Europe du Nord où, sous le nom de santa Klaus, il servira de matrice... au père Noël, présentement son grand concurrent. «Le père Noël, ce n'est rien d'autre que saint Nicolas habillé plus chaudement, note Jean-Denys Boussart. Il ne vient pas d'Amérique, contrairement à ce qu'on croit».

Pas facile, au départ, de s'affirmer sur le terrain de l'enfance où d'autres saints - Martin, Catherine, Grégoire... - ont aussi la cote. Mais le «Turc» va prendre progressivement tous les bastions dans nos contrées. On trouve à Mons, dès 1367, le récit de la nomination d'un «évesque de saint Nicolay», désigné parmi les écoliers les plus méritants. En d'autres lieux, comme à Alost en 1459, il porte curieusement le nom d' «évêque d'âne». Même la Saint-Nicolas des «grands», avec ses collectes, cortèges et guindailles, a plus d'ancienneté qu'on ne le pense: «Il y a, indique le président de la Fédération des groupes folkloriques wallons, des sources liégeoises des années 1830 qui font état de grands jeunes gens - pas nécessairement des étudiants - qui ont provoqué des désordres, gentiment mais sans doute en embêtant un peu le bourgeois. A l'Université, c'est autour de 1905-1910 que l'Union des étudiants catholiques a commencé à rendre un culte à saint Nicolas, d'abord à l'intérieur des bâtiments, puis dans le cadre des grands congrès d'étudiants dont on était très friand à l'époque».

Mais le saint, bien sûr, reste avant tout l'affaire des bambins qui laissent au pied de la cheminée, à son intention, la liste des cadeaux souhaités contre la promesse d'être «toujours sage comme un petit mouton». L'émerveillement de la découverte, au matin du 6 décembre, se grave à jamais dans les mémoires. Il en coûte fatalement aux parents pauvres. Certains se saignent au point que les monts-de-piété, ces jours-là, voient le nombre des dépôts augmenter dans des proportions considérables. Les nouveaux jouets, il est vrai, seront particulièrement bienvenus en cette période de l'année où le froid ramène les gosses de la rue au logis. Ni les prêtres, ni les instituteurs ne songent à combattre des coutumes peu orthodoxes, certes, mais qui ont le mérite de stimuler au bien.

Des enquêtes menées à la fin du XIXe siècle, quand la culture populaire a commencé à être un sujet d'étude, il ressort que tous les enfants, vers l'âge de sept ou huit ans, chantent les chansons dédiées à saint Nicolas et qu'aucun ne doute de son retour annuel, y compris dans les milieux israélites, protestants et libres-penseurs (constat qu'on pourra étendre aujourd'hui à bon nombre de familles musulmanes). Mais d'aucuns s'émeuvent de la nicolamania, comme tel journaliste du «Petit Bleu» - une feuille libérale bruxelloise - qui juge, dans un article paru le 6 décembre 1896, que le moment où il faut désabuser peut être «fort pénible chez les enfants nerveux, impressionnables à l'excès, peut-être, qui se rendaient malades de trop se préoccuper de la réalité du glorieux saint leur patron et de n'en être pas sûrs».

Que dire alors de son compagnon en charge de la punition des garnements, le Père Fouettard, ou Jean le Bossu, ou Hanscrouf à Liège, ou Hansmuff («Jean qui fait la moue») à Aix-la-Chapelle...? Plusieurs thèses s'affrontent sur l'origine de ce personnage pas très tendance. Certains la situent dans une représentation parodique de Charles Quint par les habitants de Metz, alors assiégée par l'Empereur. D'autres soutiennent que les jésuites ou les frères des écoles chrétiennes auraient imaginé ce renfort pour aider l'ange à vaincre la bête en leurs élèves. Evidemment, l'heure de la post-modernité éducative n'avait pas encore sonné... «J'ai encore connu, raconte le compatriote de Tchantchès, la fin de cette époque où on avait l'habitude de laisser au pied de la cheminée des carottes sur une assiette, pour l'âne de saint Nicolas, et une petite goutte pour amadouer Hanscrouf!». Quant aux mauvais lascars, qui n'avaient plus rien à espérer, ils n'hésitaient pas à narguer le saint, comme en témoigne ce couplet irrévérencieux attesté il y a cent ans en Cité ardente.

Nous citons d'après Jean-Denys Boussart:

«Sint Nicolèy

Ava les vèyes!

Qwate pids! Qwate-z-orèyes!

Ich! namèye!»

Autrement dit: «Saint Nicolas / Parmi les villes! / Quatre pieds! Quatre oreilles! / Oh! surprise!» Référence à la devinette: quel animal a quatre pieds et quatre oreilles? - Saint Nicolas sur son âne... Et si saint Nicolas était derrière vous?», lançait-on parfois aux galopins des rues. «Pas de risque, répondaient-ils, à cette heure-ci, il cuit ses pains d'épices!»

S'ils ont grandi plutôt sur la bonne pente, les anciens gardent un souvenir attendri du Grand Bazar, longtemps le domaine du thaumaturge à barbe blanche. C'est là que les mômes allaient choisir li pope ou li dj'vâ-Godin, la poupée ou le cheval Godin (cheval à bascule). «Le troisième étage était entièrement consacré aux jouets, dont beaucoup de jouets liégeois, et le quatrième étage était vraiment le royaume de saint Nicolas. Pour nous, c'était l'antichambre du paradis.» A propos, la fâcheuse habitude de mettre les vitrines à l'heure de la fête toujours plus tôt ne date pas d'hier... Le hasard nous a fait découvrir un numéro de la revue ethnologique «Wallonia», daté de 1897, où on peut lire entre autres qu' «à dater de novembre, parfois déjà en octobre», l'ami de la marmaille «signale l'approche de sa fête par de menus cadeaux»... qu'il faut bien acheter quelque part. La pancarte «Saint-Nicolas» sert même à attirer l'oeil vers les vitrines des négociants «les plus inattendus en cette affaire: nous avons à présent la «Saint-Nicolas utile» du libraire et du marchand de meubles...» Dans le même registre, la «Gazette de Liége» a reproduit ce lundi le billet que Georges Sim (Simenon) consacra, le 3 décembre 1921, à déplorer ce que la Saint-Nicolas de son enfance, «qui nous saturait du parfum épicé des couques et de l'aigre odeur du vernis frais», est devenue aux mains des marchands cupides: «Nous avons bien du mérite si nous y avons pensé avant eux, car leurs pancartes sont de l'année précédente, que dis-je, elles sont éternelles et reparaissent invariablement de longs jours avant que nous n'ayons consulté l'agenda!» C'est vraiment le cas de dire avec l'Ecclésiaste que nil novi sub sole (rien de nouveau sous le soleil)! Sauf que les choses, depuis, n'ont fait qu'empirer, malgré les balises légales posées çà et là. Du coup, le télescopage est devenu inévitable entre la tournée de l'évêque de Myre sur les toits et la publicité orchestrée trois semaines ou plus avant le 25 décembre pour inviter les parents à garnir la hotte du «petit papa Noël».

Faut-il voir aussi, dans le glissement d'un saint du calendrier à sa réplique en traîneau à rennes, le fruit d'un processus délibéré de laïcisation? La question est en tout cas posée. «Certains, explique Jean-Denys Boussart, disent effectivement que le père Noël a été mis en avant par la franc-maçonnerie française, pas tellement pour cacher saint Nicolas, qui n'est pas fêté dans toute la France, mais plutôt contre la crèche et le petit Jésus qui apporte des jouets dans certaines régions.» Apporter des jouets, c'est du reste ce que font aussi les Rois Mages en Espagne, la sorcière Befana en Italie, le père Gel et Babouchka en Russie...: les occurrences du thème à travers toute l'Europe sont en soi remarquables. «Même avant saint Nicolas, même avant l'ère chrétienne, il y a eu des figures païennes protectrices des enfants. Cela dit, je ne veux pas être plus catholique que le Pape mais il est clair que chez nous, c'est la civilisation chrétienne comme dit Giscard d'Estaing, non?...»

© La Libre Belgique 2003