Rencontre

Attablées dans un local de la Ligue Braille, elles sont six, ce jour-là, à prêter une oreille plus qu’attentive aux paroles de Christina (dite Tina) Malinjod-Martin, conseillère en image, couleur et style. Des femmes de tous âges, les unes manifestement très coquettes - jolie broche en forme de fleur ornant le décolleté -, les autres d’allure plus sobre ou sportive en camaïeu de beiges ou de mauves -, mais toutes visiblement soucieuses de leur apparence, comme la plupart des représentantes de la gent féminine. Elles sont venues participer à un atelier "style". Rien de bien extraordinaire jusque-là, si ce n’est que toutes les participantes ont en commun d’être "gravement déficientes visuelles", très malvoyantes, voire aveugles.

Pour elles, qui tiennent à leur féminité, à suivre la mode, à ne pas se montrer mal accoutrées ou non maquillées, comment connaître leur style, savoir "ce qui leur va", assortir les vêtements ou se maquiller, elles qui perçoivent à peine l’ombre de leur visage dans le miroir, qui ne distinguent parfois pas les couleurs ? S’est-on jamais posé ces questions ? A la Ligue Braille, forcément, on y a pensé et l’on y a répondu. Cela se traduit par des ateliers "beauté du visage, style et image de soi".

Classique intemporelle, romantique poète, country silhouette sportive, glamour sophistiquée L’un après l’autre, chaque style est décrit dans le détail par la conseillère. Tenue plutôt confortable et chaussures plates pour l’une, soie, mousseline, textures fluides, strass et paillettes pour une autre, ou alors classique élégante, style intemporel, matières légères et aériennes "Dans quel style vous reconnaissez-vous le plus ? " interroge Tina. "Natural addict, c’est tout Isabelle, ça ! Un style confortable, le côté classique et naturel", lance l’une d’elle. Lydia, pour sa part, se retrouve plutôt dans la "glamour sophistiquée", avec un petit côté romantique-poète. Elles s’amusent, s’impliquent, jouant le jeu à fond, clairement motivées et ne perdant pas un mot des paroles de la conseillère en image et style.

Jolie femme brune, souriante, Lydia a 47 ans. Institutrice, elle a toujours travaillé dans le domaine du handicap visuel. Impossible de dire, à première vue, qu’elle souffre de déficience visuelle sévère. Elle a pourtant perdu la vision centrale, ne voyant plus que "de façon globale". La maladie s’est déclarée alors qu’elle était adolescente. "Sans la vue, on n’a plus d’image de soi, nous confie-t-elle. N’ayant plus la certitude des nuances des couleurs, j’éprouve beaucoup de difficultés à choisir les vêtements dans les magasins. J’y vais donc accompagnée de l’une de mes deux sœurs. Pour me maquiller, je suis très lente; j’y vais par petits coups et je touche tout. Lorsque l’on perd l’acuité visuelle, on devient très tactile."

Ce qui l’a attirée dans ces ateliers organisés pour les membres de la Ligue Braille ? "Au départ, je m’attendais surtout à apprendre par exemple des trucs de maquillage, mais en réalité, j’y ai appris à mieux me connaître, à savoir quelles sont les couleurs qui vont le mieux avec mon teint, par exemple. Pour moi, ce sont les couleurs froides, fuchsia, noir, bleu, rouge cerise, prune. Par contre, l’orange et le parme ne sont, paraît-il, pas pour moi [ ] Le grand avantage, avec la vision qui est la mienne, c’est que je me trouve toujours bien !" nous dit encore Lydia en souriant.

Vêtue dans les tons mauves, Isabelle, 40 ans, ne perçoit pas les couleurs. "Je distingue juste les contrastes clairs et foncés, nous explique-t-elle, alors, pour m’habiller, j’ai appris à retenir les vêtements qui vont ensemble. Pour éviter les fautes de goût, je choisis de préférence des vêtements unis et des tons assez classiques [ ] Je veux retrouver ma féminité et cet atelier est l’occasion d’apprendre à me maquiller selon les techniques que je peux facilement appliquer chez moi."

Même besoin pour Anne-Marie, 67 ans, gravement malvoyante, qui éprouvait des difficultés à se maquiller. "Auparavant, j’utilisais mon pinceau pour me maquiller, mais je ne percevais pas si mon fard à paupières ou mon fond de teint était bien réparti, raconte-t-elle. Grâce à cet atelier, j’ai appris une astuce toute simple : appliquer mon ombre à paupières avec mon doigt afin de mieux sentir la forme de mon œil. Je peux ainsi poser la couleur juste où il faut, avec davantage de précision. "

Quant à Martine, 58 ans, souffrant de deux glaucomes, pas de doute, elle se retrouve dans la romantique. En témoigne la rose en tissu brochée sur son chemisier. "J’ai eu beaucoup de mal à supporter ma maladie et je me suis laissée aller, avoue-t-elle, je ne prenais plus soin de moi. Ces ateliers m’ont redonné confiance en moi. J’ai retrouvé l’envie d’acheter des vêtements, de me maquiller. Je veux être aussi coquette, si pas plus qu’avant, tout en restant moi-même."