L'université s'inscrit-elle dans cette tendance à la technicisation et à l'hyperspécialisation des savoirs, qui délivrent des grilles d'analyse préétablies auxquelles la réalité est priée de se plier?

Professeurs au département d'études romanes de l'UCL

Invité d'honneur de l'UCL (1), Pierre Ryckmans, mieux connu sous le nom de Simon Leys, a reçu, le 18 novembre dernier, les insignes de docteur honoris causa en compagnie de son ami, l'historien Pierre Nora. Son discours de remerciement fut un discours de circonstance: avec la liberté de parole qui le caractérise, Simon Leys s'est attaché à définir son idée de l'université et à stigmatiser les dérives dont cette idée fait aujourd'hui l'objet.

Entre le 22 novembre et le 1er décembre, il a ensuite donné quatre conférences dans le cadre de la chaire de poétique, non sans avoir préalablement rappelé et commenté la phrase de Conrad: «La théorie est la pierre tombale froide et mensongère d'une vérité enfuie». C'est précisément pour cette raison que la chaire de Poétique de l'UCL a été créée: elle donne la parole aux écrivains, qui peuvent seuls rendre compte des raisons complexes et singulières qui les ont conduits à la création littéraire.

Il revenait à Simon Leys de traiter particulièrement de l'essai créatif, son genre de prédilection. Mais parler de l'essai n'est pas chose facile, comme il l'a souligné d'emblée: «Un essayiste doit savoir ce qu'il veut dire», au contraire du poète, du dramaturge ou du romancier. Il a donc évoqué son trajet d'une manière moins intime que ses prédécesseurs, encore qu'à sa manière, indirectement, il ait fait une plongée vers les sources secrètes de la création. Indirectement, c'est-à-dire en parlant d'autres écrivains, lus et relus, médités, cités et commentés. Un exemple: Henri Michaux, dont toute l'oeuvre est un retournement de la souffrance en création et qui, à la fin de sa vie, ne se reconnaît plus, se corrige mal parce qu'il a oublié le manque et l'inadaptation de ses débuts.

Pierre Ryckmans a aussi parlé avec simplicité des rencontres qui ont jalonné son trajet d'essayiste: voyage d'étudiants en Chine, présence à Hong Kong au moment où beaucoup d'intellectuels occidentaux encensaient la révolution culturelle alors que le fleuve charriait les cadavres en provenance de la Chine maoïste, fréquentation de lettrés chinois exilés, pauvres et généreux... Ici se situe le mouvement intérieur qui a fait de l'universitaire spécialisé en art l'écrivain des «Habits neufs du président Mao» et des autres anticonformistes «Essais sur la Chine», par lesquels le scandale arriva jusque sur le plateau d'Apostrophes. Scandale, tout bonnement, de la vérité: la fameuse Révolution culturelle n'avait été qu'une tactique de reprise du pouvoir appuyée sur un mouvement orchestré.

Simon Leys a ainsi emmené ses auditeurs dans un périple singulier, au coeur de lui-même et des auteurs qu'il aime: Chesterton, Conrad, Michaux, Confucius, bien d'autres encore. Tout cela dans un style tout personnel: progressant en digressant, comme disait Sterne, dévidant le fil de son propos en sautant de citations en commentaires et de commentaires en citations, Simon Leys n'a cessé de ravir, mais aussi de décontenancer son auditoire, parce qu'il refusait d'occuper la position du maître, de celui qui sait et qui prouve. «Nous congédions les techniciens qui ne réussissent pas à réparer nos autos ou les fuites de nos tuyauteries, mais quand la réalité politique dément les analyses de nos experts, nous congédions la réalité», notait-il autrefois dans une préface. Cette méfiance à l'égard de la figure aujourd'hui si prisée de l'expert, on la retrouve dans toute son oeuvre; elle sous-tend également la méditation qu'il nous a offerte dans le cadre de cette chaire de poétique.

CETTE MÉFIANCE À L'ÉGARD DE LA FIGURE AUJOURD'HUI SI PRISÉE DE L'EXPERT, ON LA RETROUVE DANS TOUTE SON OEUVRE

La littérature, comme les autres arts, échappe aux savoirs experts, dans la mesure où, au-delà des éléments biographiques et contextuels que les historiens de la littérature étudient, au-delà des procédés techniques que les poéticiens analysent, l'oeuvre littéraire témoigne, dans ce qu'elle a d'essentiel, d'un destin singulier, qui demeure toujours opaque et insaisissable. L'écriture n'est dès lors pas une question de talent ni de maîtrise technique, mais bien un mode de vie, une façon de se débrouiller avec la vie. Et Simon Leys de citer Paulhan: «As-tu remarqué que les gens qui deviennent de nos jours grands écrivains, ce sont ceux qui n'ont pas particulièrement cherché à être écrivains et chez qui la littérature a été un hasard, une sorte d'accident?». Pour l'un comme pour l'autre, pas d'oeuvre digne de ce nom sans une expérience préalable, d'extase et de vérité ou, plus souvent, de souffrance, d'inadaptation, de mal-être, de révolte. À la différence de l'expert, qui présente un savoir généralisable, applicable à toutes les situations possibles, l'écrivain tente, comme il le peut, de rendre compte de cette expérience première, faisant de son incapacité à s'adapter aux savoirs partagés le ferment de sa liberté créatrice. C'est pour cette raison sans doute que Chesterton fit l'éloge de l'amateur: un professionnel doit être un expert en son domaine; il ne doit jamais être pris au dépourvu par les situations qu'il rencontre. Mais peut-on être poète ou simplement être humain professionnel?

LE SEUL SAVOIR QUI VAILLE, C'EST UN SAVOIR VIVANT

L'université idéale, pour Simon Leys, relève de la même éthique. En 1955, jeune étudiant, il eut l'occasion de partir en Chine. Ce fut, nous dit-il, une chance inattendue, absurde, mais qui ne pouvait demeurer telle: comme à toutes les rencontres essentielles qui forgent une existence et une personnalité, il fallait absolument lui donner un sens. Ce que fit le jeune étudiant en apprenant le chinois, mais pas le chinois classique, comme le font trop de sinologues occidentaux: c'est par le chinois moderne qu'il décida de commencer. Ce choix est révélateur: pour Simon Leys, le seul savoir qui vaille, c'est un savoir vivant, un savoir qu'on s'approprie et au travers duquel on se découvre soi-même. L'université de Simon Leys n'a pas d'autre fonction: elle doit d'abord et avant tout être un lieu où l'étudiant développe ses capacités réflexives et apprend ainsi à donner sens à sa vie, aux expériences et aux rencontres qui la font. Or l'université d'aujourd'hui, soumise aux contraintes nouvelles que notre société lui impose, risque de renoncer à cette mission première et de former, non plus des chercheurs, mais des experts: la tendance à la technicisation et à l'hyperspécialisation des savoirs, qui délivrent des grilles d'analyse préétablies auxquelles la réalité est priée de se plier, en est l'expression la plus nette.

Cet idéal de la littérature et de l'université, Simon Leys nous en a parlé, mais il nous l'a surtout montré, par son style et sa présence. Si nos étudiants, qui n'ont pas connu le maoïsme, ont tant aimé ses conférences, ne serait-ce pas parce qu'ils ont été touchés par ce style même?

(1) Promu docteur honoris causa de la faculté de philosophie et lettres de l'UCL, Simon Leys a aussi été le titulaire de la chaire de poétique 2005. Les quatre conférences qu'il a prononcées ont rencontré un succès extraordinaire, notamment auprès des étudiants, qui, après avoir découvert son oeuvre, ont rencontré un homme au style inimitable. Ce style est l'expression de la haute idée qu'il se fait de la littérature et de l'université.

(2) Plus d'informations sur la chaire de poétique, publiée aux éditions Lansman, sur:

Webhttp:cjh.fltr.ucl.ac.be

© La Libre Belgique 2005