Vous n'êtes pas sans savoir, à moins que vous ne soyez pas sans ignorer, que je suis un passionné d'archives télé. Drôle d'étiquette, vu que je ne suis pas plus nostalgique qu'un autre. Mais il est vrai que depuis l'arrivée dans notre quotidien d'enregistreurs vidéo (les VCR, V2000, Betamax et autres VHS) j'ai attrapé ce curieux réflexe d'emmagasiner les émotions télévisuelles, histoire de pouvoir me les repasser quand l'envie m'en prend. Résultat de cette curieuse manie, j'ai eu le privilège de confier gracieusement à la RTBF des images qu'elle n'avait plus en archives. Il faut savoir que sans moi et ma gâchette rapide sur les magnétoscopes, le broebelage historique de Luc Beyer lors d'un JT en 1976 aurait disparu dans les oubliettes du service public.

Les supports se succédant, l'informatique raflant tout, et surtout les VHS se réduisant petit à petit en poussière, j'ai pris la peine de commencer un archivage assez méthodique de ma vidéothèque sur disque dur. Je vous recommande vivement d'en faire autant, si vous ne voulez pas perdre définitivement la naissance du petit, les premiers pas de la gamine, les fiançailles du cousin Jean-Guy. Ce travail minutieux m'a permis, outre de verser des larmes sur l'irréversibilité de la vie, de faire une sorte d'immersion dans la télé des années 80. Rââââh. Je ne vous ferai pas le coup du "rien n'a changé" ou du "c'est dingue ce que ça a vieilli", mais ce qui m'a frappé, c'est comme le temps est élastique. Vous allez me dire que d'autres l'ont fait remarquer avant moi, et ce sans compulsivement recopier les speakerines, les habillages de chaîne, ou les meilleurs moments de "Chansons à la Carte", mais bon, ici, je peux témoigner. C'est du vécu. Rebobinons la RTBF de quelques années à peine, quand elle s'appelait simplement RTB, et on a l'impression de voir une télé communautaire bulgare, tchèque, turque ou albanaise, ceci dit sans jugement de valeur. Si l'on se met à rebobiner un peu plus, la télé de notre enfance, en noir et blanc, avec des bêtes marionnettes qui bougent devant une caméra fixe ("Bébé Antoine, c'est mon nom...") et bien figurez-vous que ça a aujourd'hui plus de classe que tous les trucs qui nous tournoyaient à la figure au début des golden eighties. Faut dire que début 80, les gros ordinateurs achetés au prix fort par les chaînes de télé n'étaient autorisés à faire que des images intersidérales avec des lettrages qui virevoltent vers l'infini, au son de synthés intergalactiques. Aujourd'hui, c'est d'un vieillot ! Même les bulgares n'oseraient plus (Je ne juge pas, hein !). On en serait presque à réhabiliter le joli lettrage au pinceau blanc sur une vitre avec une jolie ombre sur fond de toile de jute.

Attention, je ne recopie pas tout. Beaucoup de choses sont sorties en DVD. Mais ce qui est marrant, c'est que les vrais frissons se trouvent aux endroits perdus des cassettes, entre deux programmes : Sylvie qui nous donne un avis de recherche, Dominique qui nous donne les résultats du Lotto, Bérengère qui nous souhaite une bonne nuit... Je me demande encore pourquoi on les a supprimées, les speakerines. Non, je n'archive pas tout, et d'ailleurs, je céderai volontiers quelques bonnes vieilles VHS de cul, contenant le meilleur de l'érotisme à la télé avant l'arrivée de CANAL+. Ça, je n'ai pas recopié, t'sé ! C'est marrant de se dire que c'est sans doute la plus vieille activité de la race humaine, normalement intemporelle, puisque les acteurs sont nus, qui se démode le plus vite. Je ne recule pas devant un bon vieux Russ Meyer, mais franchement, il y a des programmes "coquins" estampillés quatre-vingt à côté desquels même les téléfilms érotiques qui passent sur AB3 semblent révolutionnaires.

Enfin, tout ça pour vous dire que le temps est extensible, et que des émissions que je croyais très démodées et irregardables le sont parfois beaucoup moins que d'autres plus récentes mais qui aujourd'hui ont pris un fameux coup dans l'aile. Tout ça c'est relatif, et je suppose qu'il va falloir attendre encore une ou deux décennies pour se redélecter du charme désuet des années 80. Amis téléspectateurs, à vos disques durs !

© La Libre Belgique 2007