En 1978, Hubert-Félix Thiéfaine publiait son premier opus, intitulé "Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir ". En 2011, plongé dans son fervent public au Cirque Royal, la tête pleine de son 16e album, "Suppléments de mensonge", on n’en attend pas moins. Monstre de la chanson française sans doute, le Jurassien Hubert-Félix Thiéfaine est en tout cas un drôle de spécimen. Trente-trois ans de carrière, des millions d’albums vendus et des salles pleines (dont Bercy en 1998); cela, sans gros plan marketing et malgré la frilosité des médias populaires (la "faute" à des textes trop littéraires ou cyniques ? A son côté parfois insaisissable ou provoc ?). Un poète écorché vif qui se frotta d’abord au séminaire et à la psycho, avant d’embrasser sa passion pour les mots. Une écriture dense, orale, de celles qui crachent, qui hurlent, admet "HFT", admirateur de Rimbaud, Lautréamont, Ginsberg et Ferré. Le voilà donc, ce drôle d’oiseau, 63 ans, revenu de loin (une solide dépression), la tête désormais pleine "d’espace, de liberté, de recul" confiait-il en mars. C’est sur "Annihilation", écrit peu avant tout cela, que Thiéfaine attaque, guitare folk en bandoulière et harmonica aux lèvres, entouré d’un quatuor basse-batterie-guitare-clavier : "Qui donc pourra faire taire les grondements de bête/Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ?" Mais déjà pointe le soleil, avec la "Fièvre résurrectionnelle" et son air chaloupé; même si, sur scène, on ne retrouve pas toute la chaleur des arrangements du récent album, l’accent étant ici plus rock. Le chant s’étire magnifiquement sur "Infinitives voiles", mais la batterie claque un peu fort. Thiéfaine parle peu, mais il dit ceci, qui en dit long : "Sur les 200 titres édités, j’ai tenté d’écarter tous ceux qui parlent de drogue, d’alcool, de sexe, de Dieu ou de la mort; avec ceux qui restent, j’avais un show de 12 minutes. Alors on va faire comme avant !" Suit le premier moment de grâce du concert : l’émouvant "Petit matin 4.10, heure d’été", où le poète touche le fond - sur une musique portant l’espoir d’une remontée. Un texte à relire d’urgence. "HF" chante "Les dingues et les paumés" de tous poils. Mais aussi ceux qui souffrent d’Alzeihmer : "L’étranger dans la glace". A mi-course, le concert vire franchement rock, à coup de "Sweet Amanite" et "Solexine&ganja". Un rock plus carré que sinueux - hormis les solos de guitare électrique - et fleurant volontiers les années 70. Ce n’est pas dans cet habit que l’on préfère Thiéfaine, d’autant que le texte s’y noie un peu. Mais diable qu’il tient bien sa "113e cigarette sans dormir" ! Ce brûlot pacifiste constitue le second moment de grâce de la soirée. Le troisième, "Alligators 427", autre grand poème où planent "les anges nucléaires", plus slamé que chanté, clôt le concert. En rappel, Thiéfaine lance avec audace "Les ombres du soir", une pièce de 8 minutes sonnant comme du Dominique A. Et puis l’incontournable "Fille du coupeur de joints", porté par les chœurs enflammés du public.

On confirme : se brancher sur Thiéfaine, c’est s’assurer de belles décharges d’émotion. Simplement, d’un poète qui chante si bien la folie et l’"Autorisation de délirer", on espérait un peu plus d’originalité dans les arrangements.