ÉVOCATION

Il est des face-à-face étonnants. Comme devant cette noble bâtisse où deux arbres s'observent, dans un silence évocateur. Confrontation de deux mondes, l'ancien et celui rêvé, il y a plus de 200 ans, par les révolutionnaires français. En admirant le port élancé et fleuri d'un tilleul au parfum doux, planté à l'angle de la rue de la Houchette et de la rue Dubois dans le village de Wellin, une voix d'homme nous appelle à venir voir «son» arbre. Lui aussi dispose, dans sa propriété, d'un exemplaire remarquable. En face de l'arbre de la liberté, tilleul planté au lendemain de la Révolution française, trône, derrière une grille de fer forgé, un marronnier au port aristocratique. L'Ancien régime a depuis été englouti. Et qui se rappelle qu'un jour nous ayons brièvement vécu en république? Ces deux arbres, eux, sont restés fidèles à leur cause mais personne ne s'en souvient plus. A Wellin, à ce carrefour de rue montante, la couleur or et le parfum suave des fleurs du tilleul marquent le début de l'été mais les habitants ont perdu la mémoire de ce symbole botanique révolutionnaire.

Après avoir marché sur les troupes autrichiennes à Jemappes, Dumouriez annonçait, le 8 novembre 1792, l'indépendance de la Belgique, sous réserve d'y voir s'installer un gouvernement basé sur la souveraineté du peuple. : «Nous entrons incessamment sur votre territoire pour vous aider à planter l'Arbre de la liberté, sans nous mêler en rien de la constitution que vous voudrez adopter», déclara-t-il avec solennité. Paradoxalement, cet arbre de la liberté n'en eut que très peu pour lui-même: «Statufié dès sa naissance au titre de propagande, l'arbre institutionnel fit l'objet de nombreuses réglementations. Elles prévoyaient, par le menu, la «pompe touchante» du cérémonial de la plantation, recommandant, dans un premier temps, la bénédiction par le clergé constitutionnel. Codifié, le rituel prévoyait aussi le rassemblement de la population des deux sexes, formant cercle «fraternel» autour de l'emblème égalitaire», explique Benjamin Stassen dans son très beau livre «La mémoire des arbres». Ce qui fait dire à l'auteur que peu d'arbres symboliques furent autant inféodés à un régime que les arbres de la liberté...

TILLEUL, VIEIL ARBRE DE WALLONIE

«Dans les forêts, le chêne est le symbole de la force, le bouleau en fait la grâce, le tilleul y représente la poésie intime. Il a je ne sais quoi de tendre et d'attirant. Sa souple écorce embaumée saigne à la moindre blessure. En hiver, ses pousses s'empourprent comme le visage d'une jeune fille; en été, ses feuilles en forme de coeur tremblent dans un susurrement doux de caresse», peut-on lire sous la plume lyrique de cet auteur d'un manuel pratique de sylviculture publié en 1931, et cité par Nathalie Tordjam dans son petit livre consacré au tilleul.

S'il y a de la douceur et de la fragilité dans cet arbre solitaire, le tilleul fait pourtant partie, dans nos régions, des essences à la longévité exceptionnelle. En Wallonie, on rencontre en rase campagne de vieux sujets à la mine rustique et au port lourd. On les trouve en monument intemporel et massif, associés à des édifices religieux: auprès des églises ou dans les cimetières, à côté des chapelles, de calvaires ou de croix. Le tilleul est un arbre qui vit avec les hommes et ceux-ci aiment à vivre à ses côtés. Que ce soit les tilleuls à grandes feuilles, à petites feuilles ou les tilleuls communs, ils ont engendré le plus grand nombre d'arbres remarquables en Wallonie: le tilleul de la Tomballe à Haneffe, associé à un tumulus; le tilleul d'Arc-Ainière, le plus râblé de Wallonie et qui passe pour avoir été planté en 1438; le Gros Tilleul de Braffe, qui perpétue, seul, le souvenir d'un alignement aujourd'hui disparu; le Tilleul de Conjoux, près de Ciney, qui depuis 500 ans domine le même carrefour; celui de Maibelle, énorme patriarche à l'âge inconnu; le Sabot de Saint Nicolas à Furnaux, énorme et fabuleux tilleul creux dont les branches forment d'extravagantes contorsions...

FLEURS, MIEL ET BOIS LITTÉRAIRES

Ces tilleuls ancestraux forment une armée de colosses bienveillants qui offrent encore leur ombre généreuse et leur parfum suave au passant curieux. Symbole d'amitié et de fidélité, le tilleul est un arbre protecteur. A ce titre, on le suspendait dans les étables et les maisons. Les superstitieux savent que les elfes dansent en rond autour de lui et laissent sur le sol des cercles verts... Mais ils lui conservent, malgré tout, leur amitié !

Des fleurs de tilleul, la littérature a fait son miel: «C'était moi qui étais chargé de faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul qu'il fallait mettre ensuite dans l'eau bouillante. (...) Bientôt ma tante pouvait tremper dans l'infusion bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleurs fanées une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il était suffisamment amolli», écrivait Marcel Proust dans une formule dont on a conservé seulement la madeleine en oubliant le tilleul.

Dans toutes les traditions, le tilleul demeure l'arbre qui nous veut du bien. Les fleurs de cet arbre font partie d'un nombre incroyable de remèdes de bonne-femme. Colette en parle avec une sensualité toute printanière : «Mon dieu, respirer le tilleul quand il est volcan d'abeilles, un buisson de fleurs rousses, le rival de l'oranger, l'insidieux amant, le pollen en pluie d'or, n'est-ce pas assez ? Et bouilli, il lui incombe encore de guérir nos fièvres.» C'est au Moyen-Age que l'on découvre les propriétés médicinales de la tisane de tilleul. A l'époque, on l'utilisait contre les troubles nerveux et les vertiges. Depuis, les fleurs ont été utilisées pour soigner à peu près tous les maux: réguler la tension artérielle, soigner les maladies des voies urinaires, soulager les maux d'estomac. Le tilleul est également réputé calmant, amincissant et antispasmodique: ni plus ni moins...

Une chose est sûre dans tout ça: la tisane de tilleul fait digérer, transpirer et... uriner ! Aucune contre-indication donc, on peut la boire à volonté. Dans le massif des Baronnies, dans la Drôme, on récolte la fleur de tilleul comme on vendange en Bourgogne. Les fleurs de tilleul sont récoltées dès la fête de la Saint-Jean jusqu'au premier jour de juillet. Le miel de tilleul, avec son goût relativement fort, aromatise agréablement les miels aux fleurs mélangées. Si l'épicéa constitue la table de résonance des pianos et des orgues, les touches du clavier, sous le placage en ivoire, sont toujours en tilleul. Le tilleul se fait humble quand il s'agit de son bois: il est celui dont on fait nombre d'ustensiles de cuisine et avec lequel on fabrique les têtes de marionnettes, les jouets et les crayons des enfants.

Et puis enfin, il y a Rimbaud : «On n'est pas sérieux quand on a 17 ans. Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, des cafés tapageurs aux lustres éclatants ! On va sous les tilleuls verts de la promenade.»

Pour en savoir plus :

Benjamin Stassen, «La mémoire des arbres. Une petite histoire des arbres remarquables et des hommes en Wallonie», 2 tomes, éd. Racine.

Nathalie Tordjman, «Le tilleul», coll. «Le nom de l'arbre», éd. Actes Sud.

© La Libre Belgique 2004