Opéra

D

ans l’ensemble de la production verdienne, "La Force du destin" n’est pas un opéra comme les autres. Là où tant d’ouvrages du compositeur sont des chefs-d’œuvre d’un bout à l’autre, et attestent d’une cohérence sans faille, "La forza" fait voisiner le sublime et le trivial, mêle les univers les plus divers (on oscille entre couvent et champs de bataille) et souffre d’un livret en dents de scie reposant sur des péripéties rarement crédibles.

La production que l’on peut voir à Liège est finalement à l’image de l’œuvre, avec des hauts et de bas, des forces et des faiblesses, et, parfois, un certain sentiment de partir en tous sens. En cause, d’abord, une mise en scène qui se contente de jouer la carte de l’illustration. Il y a assurément quelque chose de reposant et même de tranquillisant à voir une lecture au premier degré, sans transposition temporelle ni "concept" interprétateur, et qui montre tout ce que disent les didascalies. Mais le travail de Francesco Maestrini (venu de l’Opéra de Maribor), basé sur un usage intensif de projections d’images vidéo, multiplie à ce point les changements à vue (au troisième acte notamment) qu’il finit par distraire de l’essentiel pour se concentrer sur l’anecdote. D’autant que, dans le même temps, la direction d’acteurs est des plus rudimentaires, les déplacements de chœurs un peu plan-plan et le travail focalisé sur des détails qui font couleur locale (jusque dans les danses folkloriques) plutôt que de faire sens : au point de friser parfois le kitsch, alors que les protagonistes entrent, sortent et chantent sans que rien ne soit fait pour leur donner un tant soit peu d’épaisseur psychologique.

Vocalement aussi, il y a à boire et à manger. Après leur "Otello" commun de 2011 au Palais Opéra, on retrouve le couple formé par Daniela Dessi et Fabio Armiliato. La première a assurément les moyens de Leonora, la projection est impeccable et le timbre bien rond, mais l’aigu, à pleine puissance, est affecté d’un vibrato si large qu’on frise le mal de mer. Le second, lui, convainc à peu près dans les passages les plus vaillants, même s’il n’y est pas à l’abri de problèmes d’intonation : mais dès qu’il faut dessiner une couleur, tenter une mezza voce ou esquisser un récit, la voix trahit un bien dérangeant manque d’homogénéité. On n’est pas plus convaincu par la Preziosilla de Carla Dirlikov : manque de puissance dans le grave, justesse parfois aléatoire dans l’aigu et une fâcheuse tendance à cabotiner. Outre quelques comprimari (notamment le Calatrava de Pierre Gathier et le Trabuco de Giovanni Iovino), le plus convaincant est sans nul doute le baryton Giovanni Meoni, habitué de la scène liégeoise et à nouveau impeccable, sûr et sonore en Carlo.

L’autre grand triomphateur de la soirée, c’est Paolo Arrivabeni. Même si certaines interventions solistes restent imparfaites, même si l’on rêve, çà et là, de plus de netteté dans les réponses de l’orchestre, le directeur musical de la maison liégeoise sait galvaniser ses musiciens : osant plus d’une fois des tempi soutenus, soutenant en permanence la tension dramatique, protégeant ses chanteurs de tout débordement, il fait une fois encore merveille. Bonne prestation aussi des chœurs.

Liège, Théâtre Royal, les 21, 23, 26 et 28 avril; Charleroi, Palais des Beaux-Arts, le 2 mai; www.operaliege.be