Afront de rue, une porte s’ouvre sur un couloir étroit et sombre. Pour avancer, il faut se faufiler entre les livres entassés de part et d’autre. A gauche, une deuxième porte donne sur un bureau où s’amoncellent des piles de bouquins. Notre hôte, lui, sait exactement où se trouve chaque titre et exhibe, sourire aux lèvres, la première édition illustrée du "Petit Chaperon rouge" de Charles Perrault, parue en 1692 et aussitôt censurée car la gravure représentant un loup émergeant du lit était considérée comme suggestive Derrière cet antre peuplé de récits, une habitation privée, épurée et design, signe peut-être d’une double personnalité, sûrement d’un grand attrait pour l’art contemporain.

En simplifiant, comme il aime parfois le faire avec le sens et l’amour de la pédagogie qui le caractérisent, on pourrait dire que Michel Defourny est passé du mythe au conte, et du conte à l’album pour enfants. Quelque quarante années plus tard, il n’est certes pas erroné de considérer ce chargé de cours à l’Université de Liège comme l’un des grands spécialistes de la littérature jeunesse en Europe. Une littérature qu’il découvrit par hasard grâce au livre culte "Max et les maximonstres" de Maurice Sendak. "Moi qui m’intéressais au mythe, à la psychanalyse et à l’art contemporain, je me suis dit voici le mythe revisité par la psychanalyse et illustré de manière contemporaine. Nous étions à la fin des années 60. J’ai eu un choc et je me suis demandé ce qu’il s’était passé avant. J’ai alors réalisé qu’il y avait une grosse production sur le plan patrimonial". Voilà comment ce docteur en histoire et littératures orientales, qui consacra sa thèse de doctorat à la mythologie hindoue et dont certaines publications ont été éditées chez Guy Lévis Mano, éditeur de René Char ou Henri Michaux, s’est peu à peu tourné vers le livre pour enfants.

Professeur d’université, auteur et conférencier, il parcourt le monde, de l’Inde au Brésil en passant par le Mexique, Paris, le Rwanda ou Saint-Pétersbourg pour partager son savoir et sa passion. Plus près de chez lui, il vient d’inaugurer le Centre de littérature jeunesse de la Ville de Liège. Un projet qui lui tient à cœur depuis une dizaine d’années et qui lui permet de libérer un (tout petit) peu d’espace chez lui. Actuellement propriétaire de 35 000 ouvrages, Mchel Defourny a fait don de 3 500 livres à la Bibliothèque Ulysse Capitaine. Et ce n’est, promet-il, qu’un début. Pusieurs universités ou bibliothèques, belges ou parisiennes, lui avaient déjà proposé de l’aider à mener son projet à bien, en mettant notamment, d’intéressants locaux à sa disposition, mais l’homme tenait à ce que le Centre soit à Liège pour qu’il puisse régulièrement consulter ses livres.

Lieu de promotion de lecture auprès des enfants et des adolescents, ce Centre s’adresse aux jeunes lecteurs mais aussi aux enseignants, présents ou à venir, aux chercheurs, aux conteurs, aux gens de théâtre, aux travailleurs sociaux, à tous ceux qui croient au livre, à son importance, à sa nécessité. Dont Michel Defourny, bien sûr, qui lors de l’inauguration citait les paroles d’un vieux paysan normand à l’un de ses amis (on était au début du XXe siècle) qui hésitait à envoyer son fils à l’école : "Quand on a lu, les idées changent et c’est là qu’on est libre".

Sa passion s’est en effet transformée en combat politique : "On n’insiste pas assez sur l’importance de la lecture qui suscite dès que possible la réflexion, la capacité de remettre en question les évidences apprises, de donner à chacun un maximum de chances pour lutter dans la vie."

Le Centre, ouvert avec l’ASBL "Les Ateliers du texte et de l’image" appelé à lui donner vie et à développer le réseau international de Michel Defourny comprenant la Bibliothèque nationale de France et la Joie par les livres, sera aussi un objet de découverte de la créativité littéraire et graphique contemporaine car si le "généreux donateur" a consacré sa vie au livre jeunesse et à son patrimoine, c’est aussi pour cet indéniable intérêt graphique, ce lieu d’avant-gardisme que fut le livre pour enfants depuis le mouvement "Arts and kraft", très engagé sur le plan social, qui créa aussi des livres pour enfants. Puis il y eut le constructivisme russe, le dadaïsme et le Bauhaus dont les artistes ont publié des livres pour enfants. Tout comme Spilliaert et Magritte. Vint ensuite le design avec, entre autres, l’Italien Bruno Munari et nous voici arrivés aux années 60. De quoi combler le vide qui existe entre le livre pour enfants et la culture avec un grand "C".

Considérée comme un lieu majeur de la créativité à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, la littérature jeunesse recèle de trésors comme cette trilogie du "Diable abandonné" parue aux éditions MeMo et signée Patrick Morillon, plasticien liégeois de renommée internationale. Sans oublier l’œuvre de Kitty Crowther qui vient de recevoir des mains de la reine de Suède le prix Astrid Lindgren (environ 500 000 euros) soit l’équivalent du Nobel de littérature jeunesse. Avant cela, Kitty Crowther avait obtenu le premier Grand prix Triennal de la littérature jeunesse en Communauté française, un prix initié par Michel Defourny, qui, de 2004 à 2009, fut Chargé de mission au Service général des lettres et du livre de la Communauté française, qui présida de nombreux jurys, et qui œuvra, parfois dans l’ombre, pour rendre au livre pour enfants la lumière qu’il mérite. Dès lors, non content de promouvoir l’édition belge francophone, le Centre met aussi à la disposition du public des ouvrages japonais, brésiliens, africains, italiens, espagnols, néerlandais etc. De nombreux essais relatifs à la littérature jeunesse sont également disponibles et l’accent sera mis sur l’importance de lire avec les bébés, un des autres credos de Michel Defourny.

Centre de littérature de jeunesse de la Ville de Liège, Féronstrée 118, 4000, Liège. Infos : 04. 383.71.00 ou www.litteraturedejeunesse.cfwb.be