"Le but n’était pas de sauver la Grèce"

Lambrecht Laurent

Opinion Entretien Laurent Lambrecht

Paul Jorion est anthropologue, économiste ainsi que professeur à la VUB. Il s’exprime régulièrement au sujet de la crise de la zone euro dans le quotidien français "Le Monde". Paul Jorion commente, pour "La Libre", les dissensions intervenues entre le FMI et la Commission européenne sur la gestion de la crise grecque. Il se base sur le rapport du FMI qui affirme à demi-mot que l’Allemagne et la France ont laissé "pourrir la situation en Grèce" pour permettre à leurs banques de récupérer l’argent investi dans de la dette publique hellénique. Il ne s’agirait donc pas d’une erreur d’appréciation de la Troïka mais d’une politique sciemment orchestrée par Paris et Berlin.

Selon vous, la politique de la Troïka, dictée par l’Allemagne et la France, avait pour seule finalité de rembourser les banques allemandes et françaises ? Ce n’est pas une découverte, j’en avais parlé à l’époque, en 2010. Au niveau européen, on libérait de l’argent essentiellement pour rembourser les banques allemandes et françaises. Au niveau comptable, l’argent transitait par la Grèce mais il se retrouvait finalement dans des institutions qui avaient investi dans de la dette publique grecque. En 2010, 58 % de la dette grecque, secteurs public et privé confondus, était logée dans des banques allemandes ou françaises. La nouveauté, c’est que le FMI laisse entendre aujourd’hui que la politique menée en 2011 et en 2012 par la Troïka était dictée par l’Allemagne et la France. Le FMI ne donne pas le nom des coupables mais il explique que l’aval de la Commission européenne était nécessaire et que deux pays importants se sont opposés à une restructuration de la dette grecque. Ce n’est pas indifférent car, entre février 2010, quand la crise éclate, et février 2012, quand a lieu la restructuration de la dette grecque, les sommes à mobiliser pour un sauvetage de la Grèce ont gonflé de manière tout à fait considérable. En quoi la BCE est-elle devenue une "bad bank" ? Les prêts accordés à la Grèce pour rembourser les banques allemandes et françaises n’ont pas suffi. Une partie de l’ardoise a été réglée par la Banque centrale européenne en achetant de la dette grecque dépréciée. C’est le contribuable qui, au final, devra payer la note. Les banques allemandes et françaises n’ont rien perdu du tout alors qu’elles étaient les plus exposées en cas de restructuration de la dette grecque dès 2010. Comment expliquer que la France et l’Allemagne soient capables d’imposer leurs vues ?

Ce sont les deux pays les plus puissants au sein de la zone euro et ils ont réussi à imposer leur point de vue au sein de la Commission européenne, ainsi qu’au FMI. Pour ce faire, ils n’ont pas exercé de pression : ils ont fait en sorte que la zone euro crie à l’aide en affirmant qu’elle n’y arriverait pas toute seule et qu’il existait un risque "systémique" ; un risque d’effondrement du système financier tout entier. Le FMI dit aujourd’hui qu’il a accepté à l’époque de contrevenir à un de ses quatre grands principes pour l’accord d’un prêt exceptionnel : ne pas prêter à un Etat dont la dette publique est insoutenable à moyen terme. Si on traduit, cela veut dire que chacun savait dès le départ que tôt ou tard il y aurait restructuration. On n’a restructuré que deux ans plus tard, après que les banques françaises et allemandes ont été remboursées parce que c’était ça la priorité.