Fenêtre sur Morandi

Fenêtre sur Morandi
Bertels Laurence

Peintre préféré d’Antonioni, Giorgio Morandi (Bologne, 1890-1964) n’a jamais accepté, malgré ses demandes, de réaliser les décors de ses films. Principalement parce qu’il ne quittait presque pas son atelier. Les liens, pourtant, étaient importants entre le Bolonais et les grands artistes italiens de l’époque. Fellini était aussi un de ses proches, et le visiteur attentif remarquera, dans le hall d’entrée de Bozar, en guise de trait d’union entre les expos Morandi et Antonioni, Marcello Mastroianni, dans un extrait de "La Notte", en pleine discussion philosophique devant une nature morte de Morandi. Celui-ci, toujours trop peu connu du grand public, entre autres parce que nombre de ses œuvres appartiennent à des collectionneurs privés, est enfin à l’honneur au Palais des Beaux-Arts.

Une rétrospective d’une centaine d’œuvres à ne pas manquer et d’une belle cohérence avec Antonioni (voir "La Libre" du 28 juin), en raison non seulement de l’amitié des deux hommes, mais aussi du point de vue de Morandi. Il avait, en effet, pour habitude de regarder les paysages à travers ses jumelles, de cadrer ses sujets, de privilégier les focus. Et ce n’est, certes, pas un hasard si, aujourd’hui encore, le maître moderniste inspire de nombreux artistes, écrivains ou cinéastes.

Aux cimaises pendant toutes les vacances, Morandi ne pouvait passer entre les mailles du filet des Bozar studios, toujours désireux d’initier les enfants à l’art. Un family kit est donc à leur disposition, et des stages sont organisés tout l’été (cf. ci-contre). Une grande photo de l’artiste les attend d’entrée de jeu, et ils constateront immédiatement qu’il pose en costume, tenue inhabituelle pour un peintre, devant une nature morte, comprenant cet objet célèbre qu’il a lui-même inventé et qui évoque une meule de foin. Avant d’aller plus loin, les enfants aimeront en savoir un peu plus sur ce vieux garçon qui ne voyageait presque pas, vivait avec ses trois sœurs dans la maison familiale et travaillait dans un atelier, contigu à son lit et à peine plus grand qu’une cellule de moine. Il jouissait pourtant d’une grande reconnaissance internationale, et remporta, par exemple, le premier prix à la Biennale de Sao Paulo devant Chagall ! Bien que sédentaire, l’artiste, considéré comme un des plus caractéristiques et énigmatiques du XXe siècle, savait exactement ce qui se passait dans le monde. Il consultait beaucoup de revues spécialisées pour s’informer et était très au fait des courants avant-gardistes contemporains comme le cubisme, le futurisme et la pittura metafisica.

Il s’inspira lui-même beaucoup, dans un premier temps, de l’œuvre de Giotto, de Chirico, ou encore de Cézanne, comme le révèlent ses Bagnati (Baigneuses). Avant de trouver son propre style en ces natures mortes reconnaissables entre mille.

Dès qu’il se mettait au travail, il s’installait à la même place et disposait ses objets de manière à les avoir toujours à hauteur des yeux. Depuis qu’il avait lu un livre du Corbusier, il était convaincu, comme l’architecte, que tout se joue dans la perception. En voyant le Parthénon, Le Corbusier eut un véritable choc artistique, car le monument traduisait, selon lui, la place exacte et magnifique des volumes sous la lumière. Telle fut la quête de Morandi qui, toujours, attendait que la lumière éclaire le même point sur les objets qu’il peignait, bouteille d’alcool ou persane, bols ou cruchon. Et il n’hésitait pas, pour avoir l’exact reflet de la lumière, à marquer des empreintes sur sa table.

L’exposition étant thématique, on admirera, avant d’arriver aux célèbres natures mortes, les magnifiques "Paysages" de Morandi, au temps suspendu, aux ciels floutés, aux contours estompés peints a tempera pour murmurer la campagne italienne. Il s’inspira de Grizzana, petit village où il se réfugia après que Bologne fut bombardée. Morandi a connu 25 ans de fascisme ; une inquiétude pointe peu à peu dans ses tableaux plus sombres, ses objets plus instables, ses lignes fuyantes. Il renoua avec des œuvres plus fortes et colorées à la fin de sa vie, alors qu’il avait, disait-il, encore tant à inventer.

Laurence Bertels

Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, jusqu’au 22 septembre. De mardi à dimanche de 10 à 18h. Jeudi jusqu’à 21h (18h entre le 21 juillet et le 15 août). Fermé le lundi. Infos: 02.507.82.00, www.bozar.be