Pagnol d’hier et d’aujourd’hui, selon Auteuil

Marius & Fanny
Marius & Fanny
Denis Fernand

Après "La fille du puisatier" en apéritif, Daniel Auteuil s’est lancé dans le plat de résistance en adaptant la fameuse trilogie marseillaise, "Marius - Fanny - César", servie toutefois d’une étrange façon : "Marius" et "Fanny", à une semaine d’intervalle, et puis "César", l’an prochain.

Derrière le comptoir du "Bar de la marine", sur le Vieux-Port de Marseille, le jeune Marius regarde partir les bateaux. La pimpante Fanny apporte des coquillages à Panisse, le riche marchand, et à son ami Mr Brun, sous l’œil de César, le patron. Il y a l’anisette, du Picon, l' "assent" du Midi à couper au couteau, des acteurs qui surjouent; rien n’a changé en 80 ans. Sauf la couleur de la pellicule, et locale aussi. Ce qui était savoureusement exotique sonne aujourd’hui académiquement daté. La mythique partie de cartes en fait les frais, et ça nous fend le cœur. Heureusement, le talent de Pagnol est insubmersible, son inimitable perspicacité psychologique, son sens du dialogue, l’éclat de ses métaphores empêchent l’œuvre, plombée par la mise en scène pittoresque et théâtrale de Daniel Auteuil, de couler dans le Vieux-Port.

Arrive le deuxième film, "Fanny". Est-il essoufflé ? Auteuil stoppe de courir derrière Raimu et redevient lui-même, alors que Darroussin, qui a refusé de faire le Charpin, insuffle de la densité. Le premier volet n’était-il qu’une laborieuse mise en place d’un drame qui prend son envol au deuxième acte ? Les circonstances restent datées, mais pas le choc des désirs désaccordés, ni les sentiments et leur exégèse par un César au langage imagé, à la formule percutante, à la tangente lumineuse.

Autant Claude Berri ("Jean de Florette") et Yves Robert ("La gloire de mon père") ont trouvé leur place dans l’adaptation des œuvres de Pagnol, autant Daniel Auteuil continue à chercher la sienne. Tantôt, on a le sentiment qu’il est complètement perdu, pataugeant dans le folklorique; et puis, à la scène suivante, tout fonctionne. Lui-même semble déchiré entre une interprétation truculente à la Raimu et une autre subtile à la Auteuil. Il n’est pas bien placé pour voir ce qui fonctionne. Son idée de s’entourer des Marseillais de Guédiguian, Darroussin et Ascaride s’avère judicieuse, car ils sonnent juste. Du coup, Personnaz aussi trouve le bon ton.

Dans ce 2e volet, la trilogie prend des allures de série télé qui se donne le temps de fouiller les personnages, de disséquer l’amour-propre, d’exposer l’hypocrisie sociale. Dès lors, l’œuvre qui semblait patrimoniale, illustrative d’un temps révolu, trouve son sens. Si "Marius" n’arrive pas à donner une modernité au thème du fils qui veut échapper à un avenir tracé par son père, en revanche, "Fanny" rend contemporaine la question de la paternité. "Qui est le père : celui qui donne la vie ou celui qui donne le biberon ?" Voilà une question très contemporaine à l’heure des familles recomposées.

F. Ds

Réalisation & adaptation : Daniel Auteuil, d’après Marcel Pagnol. Musique : Alexandre Desplat. Avec Daniel Auteuil, Raphaël Personnaz, Jean-Pierre Darroussin, Marie-Anne Chazel… Marius (1 h 33), Fanny (1 h 42).

On lira, dans "La Libre Culture" du 17/7, un entretien avec Daniel Auteuil.