La trilogie de Pagnol, version Auteuil

Marius & Fanny
Marius & Fanny
Denis Fernand

Entretien Fernand Denis

A Bruxelles, Daniel Auteuil a ses petites habitudes. Avec le rayon de soleil, la pointe d’"assent", la terrasse bien cachée d’un restaurant de l’avenue Louis Bertrand a un petit air provençal. Idéal pour évoquer avec lui cette fameuse trilogie "Marius-Fanny-César" dont il a rebattu les cartes, derrière et devant la caméra. "Marius" est sorti mercredi dernier, "Fanny"(*) sort ce 17 juillet.

Pagnol et vous, vous êtes inséparables ? Mais depuis toujours. Quand je suis né en 1950, il avait déjà donné une forte identité à la Provence. Les Provençaux de ma génération pensent, parlent, plaisantent suivant les codes pagnoliens. Dans le Midi, on ne dit pas que quelqu’un est malade mais qu’il est fatigué. Et s’il va mourir, qu’il est très fatigué. "Il est grand ce petit", "Tu me fends le cœur", "Tu peux naviguer où tu veux mais pas sur l’eau"; Pagnol a nourri toute une culture provençale. Comme Frédéric Mistral et Alphonse Daudet avant lui. Il a donné une noblesse à des sentiments simples. Vous êtes un peu comme Marius, vous vouliez voir du pays, vous êtes parti longtemps et vous êtes revenu avec Jean de Florette. Oui, j’ai navigué et c’est cela qui me touche dans cette histoire, c’est ce que les jeunes gens font de leur rêve. Malgré mon âge, je m’identifie davantage à Marius et à Fanny, ce sont eux qui me font vibrer. Quand je suis parti d’Avignon, c’était un déchirement mais les rêves qui sont plus forts que tout, je les connais, je sais ce que c’est. Et j’ai eu envie d’en parler aujourd’hui, à une époque où l’aventure qu’on nous propose est celle de la survie. Pour moi, Pagnol raconte cela aussi. Oui, il y a une proximité entre Marius et moi. Mais Pagnol est pour vous plus qu’une culture, une passion qui ne fait que grandir depuis "Jean de Florette" pour devenir quasi exclusive aujourd’hui. Il me permet de parler du jeune homme et de ses rêves, de la place du père dans la société, de la question du pognon car tout s’achète et tout se vend chez Pagnol même un enfant. Dans ces trois films, il me permet de parler de choses que je connais, en étant sincère. J’aurais pu écrire trois histoires moi-même mais je ne sais pas le faire. Mais comme je suis un acteur, j’ai cette faculté de prendre les histoires des autres et de penser que ce sont les miennes. Personne ne saurait aujourd’hui écrire la 5e symphonie de Beethoven mais on continue de la jouer. C’est même un grand plaisir de comparer les versions. Il en va de même au théâtre où les metteurs en scène, les acteurs aiment approfondir Molière ou Marivaux mais au cinéma ça coince. Et puis une œuvre culte comme la trilogie, cela doit faire peur. C’est un a priori. Il faut multiplier les versions. Aux Etats-Unis, c’est plus admis qu’en France ou en Europe. Moi, la vraie vie me fait peur mais pas une œuvre. Ni Raimu, ni Pagnol ne vont venir me mordre. Raimu est un acteur comme moi, si on avait été de la même génération, on aurait peut-être joué ensemble. C’est normal qu’il me passe son rôle comme moi, je le passerai à un autre. Certes le film existe, mais en noir et blanc, avec un son pourri, il faut presque le décoder. Voilà ma version, une version artisanale faite avec beaucoup d’honnêteté. Et en compagnie des Marseillais de Guédiguian, un successeur de Pagnol ? C’est Ariane (Ascaride) qui me l’a demandé. Elle rêvait de jouer Honorine mais c’était déjà pris. Darroussin était dans "La fille du puisatier". Nous avions fait ensemble "Dialogue avec mon jardinier". J’avais senti une vraie complicité. C’est vrai que Guédiguian est quelque part le Pagnol d’aujourd’hui. Et autre chose aussi. Les œuvres de Pagnol posent une question que ne posent pas celles de Molière ou de Marivaux, c’est la dimension de l’accent. Avez-vous hésité : avec ou sans l’accent ? Non. Cela s’appelle la trilogie marseillaise donc l’accent est indispensable. Ce n’est pas parce que c’est culturel, mais parce que Pagnol, c’est une chanson, il y a des paroles et de la musique. Et la musique, c’est l’accent. Vous ne le savez pas mais dans la trilogie originelle, ce n’est pas l’accent de Marseille, car Raimu vient de Toulon, Orane Demazis d’Alger, Fresnay de Strasbourg, il y avait donc un mélange d’accents. Mais le charme opère quand même grâce au génie de Pagnol. Quoi qu’il arrive ! C’est comme "Cyrano", je l’ai vu jouer par des nazes mais à la fin, je pleure quand même car c’est trop beau, il n’y a pas de risque pour le spectateur. Et puis Pagnol porte chance, c’est un auteur qui rend heureux. Moi, j’ai voulu être respectueux des émotions, du rêve. Chaque personnage est quelqu’un que je connais. Honorine, c’est ma mère. Je suis fidèle à un auteur et je le restitue. Je veux le réentendre comme si c’était la première fois. Ce doit un plaisir à jouer ?

Enorme, le plaisir est énorme. Et pour tous les rôles. C’est d’ailleurs là qu’il faut être vigilant. C’est une tragédie, ce sont des destins brisés mais on rit car on est dans l’humanité. Se priver de jouer cette trilogie au nom de je ne sais quel dogme serait la pire des couillonnades. Ce serait comme refuser dans l’eau car on a chaud et qu’elle va te rafraîchir. Ce type est un génie, ne pas faire entendre cela aujourd’hui, quel sacrilège ! Il dissèque aussi bien que Marivaux ou Molière et il parle de nous, on se reconnaît. La trilogie est d’ailleurs plus moderne, plus intemporelle que "La fille du puisatier". Je pourrais faire des Pagnol jusqu’à la fin de mes jours. Là, on va tourner "César" en mars avril de l’année prochaine. L’action se déroule 20 ans après "Fanny", ce qui justifie le décalage des sorties. Après, je tournerai des trucs à moi. Ce sera forcément moins bien (rires) mais ça ne fait rien, j’aurai appris à faire du cinéma avec lui.

(*) On a pu lire la critique du dyptique dans "La Libre Culture" de mercredi dernier.