Roger Waters a encore fait "Le Mur"

Vaucelle Aurore

musique

Samedi, sur la plaine de Werchter, nous étions 35000 et nous reprîmes en chœur, : "All in all it’s just another brick in the wall." Roger Waters était là, super svelte, muni de ses 70 printemps et de l’officielle tenue des rockeurs vieux beaux. Vieux ? Ça ne se voit pas, beau, assurément : T-shirt et jean noir, il rejoue, première en Belgique d’une tournée mondiale, le mythe de "The Wall", le grand album des Anglais de Pink Floyd qu’il a en grande partie écrit et composé. L’ intro musicale bétonnée au son de "The Flesh" fait frissonner la plaine; le public, moyenne d’âge 50 ans, est venu pour the big show, un spectacle tout à la fois musical et visuel, deux heures de son et d’images projetées sur le grand mur de briques blanches (de 200 mètres de long), ce même visuel qui illustrait l’album à sa sortie en 1979. Ce double album, le plus vendu au monde - on parle de 30 millions d’exemplaires écoulés - est sans doute le plus abouti du groupe anglais, un son rock progressif, à la fois universel et ultra personnel.

Epopée personnelle

Quand Roger Waters imagine le concept de l’album durant l’été 78, il veut faire de cette pièce musicale un opéra-rock et un film (qui sera réalisé par Alan Parker). Le contenu de "The Wall" est en effet très lié à son histoire intime. Il y narre le parcours d’un jeune homme qui a perdu son père à la guerre, qui a été entouré de l’amour maternel (raconté dans la ritournelle "Mum knows the best to do") et qui s’est petit à petit entouré d’un mur, craignant l’Autre et l’autoritarisme. Pas de doute, Waters est une tête brûlée qui a un petit problème avec l’autorité. En français, devant le public belge, il dit ces quelques mots, "Quand il y a trop de pouvoir, ça devient… glissant." Aliénation personnelle et aliénation des peuples se rencontrent donc dans le contenu de "The Wall", qui dénonce les totalitarismes, leur prosélytisme destructeur, et les guerres qui en découlent. A grand coups de symboles, donc, et dans un mixte pas toujours heureux (Jésus, le communisme, le sionisme et le discount (!) sont critiqués sur un même pied d’égalité), Waters nous assène une leçon politique. Sur scène, à chaque extrémité du show, il est ce dictateur qui hurle dans un mégaphone, et agite les ferveurs populaires. Les motifs de la guerre (il tire sur le public à la mitraillette tandis qu’une imaginaire Luftwaffe survole le public), les motifs de la luxure (un cochon volant abat sur nous son message publicitaire) rappellent la nécessité pour l’humain de réagir à l’ordre établi lorsqu’il devient dangereux. "Run like Hell", sauve ta peau. Sur le mur, qui s’est érigé durant le concert entre le public et Waters, les dessins de Gerry Scarfe illustrent les peurs intérieures de chacun.

Mais parce que Waters a perdu son père à la guerre, son message est aussi celui des victimes dont il nous balance la photo à l’interlude. Il fait de son histoire perso un message à vocation universelle. C’est à la fois sincère et mégalo, mais sa dénonciation du politique parfois maladroite ressemble un peu aux combats du passé : pas assez nuancée. Et souvent elle prend le pas sur la musique, ce dont les fans ne lui tiennent pas rigueur. Ils sont restés au pied de "The Wall" à scander ces tubes en béton.

Aurore Vaucelle

A voir aussi, le concert historique "The Wall, live in Berlin" joué en 1990, pour fêter la chute du mur. (En DVD chez Universal).