Western médiéval et cérébral

Western médiéval et cérébral
Denis Fernand

Au cœur de la forêt, une barrière. Les hommes du seigneur sont postés derrière et exigent d’un marchand de chevaux qu’il s’acquitte d’un péage. Surpris, ne disposant pas de la somme, Michael Kohlhaas laisse deux beaux étalons en gage.

Lorsqu’il se présente quelques semaines plus tard pour les récupérer, ses deux magnifiques chevaux font peine à voir car ils ont été mal nourris, maltraités. Il est d’autant plus furieux que ce droit de passage avait été aboli par la princesse de Navarre. Le commerçant réclame donc justice, en l’occurrence, qu’on lui rende ses chevaux dans leur état originel. Mais il est débouté. A plusieurs reprises même, et l’affaire tourne au drame lorsque sa femme est assassinée après avoir plaidé sa cause auprès de la cour.

Cela ne fait qu’attiser sa rage au point qu’il lève une armée entraînant dans son combat des mercenaires, mais aussi d’autres mécontents, d’autres victimes de la justice de classe. Alors que la situation tourne à son avantage et qu’il est sur le point de prendre le pouvoir, Michael Kohlhass décide unilatéralement de rendre les armes contre la promesse que la justice lui sera rendue. A quel prix ?

"Michael Kohlhass" est, comme on dit parfois "un film qui se mérite". De fait, on atteint la scène finale - absolument inoubliable - au terme d’un parcours exigeant, à l’issue d’un western médiéval. Médiéval car l’action se déroule au XVIe siècle. Mais c’est surtout un western. D’abord, parce que les chevaux sont au cœur de l’action. Ensuite parce que les thèmes du droit et de la justice s’imposant à un territoire irriguent ce genre. On pense d’ailleurs à "L’homme qui tua Liberty Valance", dans la mesure où, comme le personnage interprété par John Wayne, celui incarné par Mads Mikkelsen pose un acte aux conséquences politiques déterminantes mais dont il n’a absolument pas conscience. Et puis, à cause de ces cavaliers traversant les paysages grandioses, rocailleux et inhospitaliers des Cévennes, du Vercors et des Causses. Des paysages qui sont aussi mentaux. Car il s’agit d’un western cérébral.

Auteur français sorti d’une relative confidentialité à la suite de sa sélection à Cannes en mai dernier, Arnaud des Pallières porte ici à l’écran les idées de Henrich von Kleist plutôt que d’incarner les personnages de son roman. Il expose toute la complexité de ce riche marchand dans sa quête jusqu’au-boutiste de justice. De façon surprenante, la sympathie du spectateur à l’égard de Michael Kohlhaas évolue alors que celui-ci ne modifie pas sa ligne de conduite d’un millième de degré.

Obsessionnelle, sa quête transforme progressivement cet homme qui a le courage de se lever contre l’arbitraire en une sorte de terroriste, comme on dirait aujourd’hui, parfaitement insensible aux dommages collatéraux que ses actes font peser sur ses coreligionnaires et même sa propre fille.

Le coup de maître d’Arnaud des Pallières est d’avoir confié le rôle de Michael Kohlhaas à un comédien exceptionnel, Mads Mikkelsen, dont le visage minéral, anguleux est en harmonie avec les décors bruts, sauvages, épiques. L’acteur danois apporte au film une force expressive dans la veine de celle de Klaus Kinski chez Herzog, avec une folie plus intérieure mais une densité inouïe jusqu’au dernier plan.

"Michael Kohlhaas" est un pur film d’auteur, qui ne cherche absolument pas à séduire, gommant toute émotion, tout sentiment conventionnel, pour situer son récit sur le terrain - accidenté - de la réflexion, des idées. Mais au bout du chemin, il reste un film qui a trouvé les images, l’interprète pour servir un propos qui trouve un écho puissant à notre époque.

S’il est revenu bredouille de Cannes, Arnaud des Pallières a fait une razzia au Festival de Bruxelles, où il a remporté pas moins de quatre prix.

Fernand Denis

Réalisation : Arnaud des Pallières. Scénario : Christelle Berthevas et Arnaud des Pallières d’après "Michael Kohlhass" de Henrich von Kleist. Image : Jeanne Lapoirie. Son : Jean-Pierre Duret. Avec Mads Mikkelsen, Denis Lavant, Bruno Ganz… 2 h 02.