Black&White House

Denis Fernand
Black&White House

Dans les années 20, le petit Cecil grandit dans les champs de coton du Sud en travaillant au côté de son papa. Celui-ci sera un jour abattu sous ses yeux, comme un lapin, pour s’être permis une réflexion au fils de la plantation qui venait de violer sa femme. Désormais sous la protection de la vieille propriétaire, Cecil est formé au service de maison. Adulte, il devient serveur dans un hôtel, puis dans un palace de Washington DC. Il y est remarqué par un responsable de la Maison-Blanche qui l’engage comme un des six majordomes, alors qu’Eisenhower est aux affaires.

Jamais, Cecil n’oubliera l’enseignement de son mentor : ne rien dire, ne rien voir, avoir deux visages, dont l’un professionnel et inexpressif. C’est à la perfection qu’il restera impassible, continuant, imperturbable, à servir des invités déblatérant sur les "nègres" devant lui comme s’il était invisible.

Fermer les yeux et boucher ses oreilles, c’est précisément ce que son fils sera incapable de faire. C’est en première ligne qu’il se bat pour le droit des Noirs de s’asseoir n’importe où dans un bus, un snack-bar, ce qui lui vaudra de passer de fréquents séjours en prison et d’y être tabassé plutôt deux fois. Pendant ce temps, son papa sert le thé avec la même déférence, à Kennedy comme à Nixon, aux collaborateurs scandalisés par les Etats du Sud comme aux partisans de la manière forte.

Le fils et le père incarnent chacun un courant de la communauté noire. Le courant dur qui se bat de l’extérieur pour forcer la société à changer par la non-violence (dans un premier temps sous l’influence de Gandhi). Et le courant mou qui adopte un profil bas pour s’intégrer au système, bénéficier de ses miettes, afin d’offrir une vie décente à leur famille, une éducation et un avenir à leurs enfants. Entre les combattants et les larbins, l’incompréhension, voire l’hostilité est totale, même si Martin Luther King expliquera au fiston qui milite à ses côtés que son père est pareil à Monsieur Jourdain, il fait de la subversion sans le savoir, en pulvérisant, par son extrême professionnalisme, le cliché du Noir fainéant, incompétent, indigne de confiance.

Sur fond d’images des grands événements diffusés par la télé, cet affrontement père-fils est la ligne de force la plus intéressante du film de Lee Daniels qui retrace les grandes étapes du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Père et fils apparaissent chacun comme le symbole, la métaphore des deux stratégies, d’un côté celle de la confrontation avec Martin Luther King, Rosa Parks, Angela Davis, Malcom X, Mohamed Ali, Rodney King, et de l’autre côté, celle de l’intégration avec Sidney Poitier, Michael Jackson, Denzel Washington, Michael Jackson, Oprah Winfrey (vedette de la télé qui incarne l’épouse de Cecil) pour en arriver à Obama président.

Le parallèle se poursuit sur le terrain cinématographique. A l’agressif Spike Lee de "Do the right Thing", s’oppose Lee Daniels, moelleux comme un gâteau au chocolat noir. "Le majordome" est une bombe calorique aux bons sentiments avec beaucoup de pépites de stars (il y en a tellement que cela tourne au quiz), nappé de sirop de sensiblerie, sans oublier la figurine au sommet de Forest Withaker qui traverse un demi-siècle d’histoire avec son dossard pour les prochains oscars. C’est un biopic hollywoodissime, académique, appuyé, mais qui fonctionne. Le but était de réussir un grand film populaire susceptible de raconter le combat des Noirs américains contre l’apartheid dans leur pays. Et s’il fallait beaucoup de crème fraîche pour plaire aux Blancs, Lee Daniels n’a pas lésiné. C’est efficace, mais on n’est pas dupe, cinématographiquement.

Fernand Denis

Réalisation : Lee Daniels. Scénario : Danny Strong, d’après un article de Will Haygood dans le "Washington Post". Avec Forest Whitaker, Oprah Winfrey… 2h12.