Les tréfonds de l’âme

Heyrendt Hubert
Les tréfonds de l’âme

Il aura fallu attendre pour découvrir en Belgique "Faust", Lion d’or à Venise en 2011. Le film sort à l’occasion du large programme consacré, à Bruxelles, à Alexandre Sokourov (*). Reconnaissons que le film du cinéaste russe n’est pas des plus faciles d’accès. Il s’agit pourtant d’une relecture brillante du "Faust", de Goethe, qui conclut la tétralogie de Sokourov consacrée au mal. Initié avec "Moloch" (Hitler) en 1999, poursuivi avec "Taurus" (Lénine) en 2001 et "Le Soleil" (Hirohito) en 2005, cet ensemble se clôt avec le film le plus inquiétant de Sokourov. Il ne s’attaque, en effet, pas ici à des êtres totalitaires, rendus monstrueux par leur soif de pouvoir, mais s’attache à décrire la nature humaine dans ce qu’elle a de plus corrompu.

Dans la Prusse du XIXe siècle, le Dr Faust (Johannes Zeiler) dissèque des cadavres, à la recherche de l’âme humaine. Sans le sou pour poursuivre ses travaux macabres, il s’en remet alors à Mauricius (le clown et mime russe Anton Adasinsky, époustouflant), un vieil usurier à l’aspect repoussant. Lequel lui promet de l’aider non seulement à trouver la gloire et devenir riche, mais aussi à conquérir la jeune et jolie Margarete (Isolda Dychauk).

Transformant Méphistophélès en usurier, Sokourov pose le cadre de son adaptation habitée du mythe de Faust. Plus que le pouvoir, c’est, en effet, l’argent et l’envie qui corrompent le monde aujourd’hui. Un désir de possession qui finira par conduire Faust aux confins de la folie. Ce qui épate ici, c’est la capacité du cinéaste russe à actualiser le conte philosophique, dans un film proprement démentiel. Porté par la partition ensorcelante d’Alexander Zlamal et la photographie stylisée du Français Bruno Delbonnel, "Faust" est un cauchemar halluciné, proposant une plongée angoissante dans les tréfonds de l’âme humaine. Comme toujours chez Sokourov, la mise en scène radicale est au service d’un questionnement métaphysique.

Foisonnant, grotesque, "Faust" brouille les repères du spectateur. La reconstitution historique est a priori réaliste. Pourtant, la mise en scène crée une bizarrerie irréelle. Lumières saturées, effets de distorsion… Tout concourt à peindre une humanité malade, tordue par l’envie, qui ne cesse de chercher une parade artificielle à son profond mal-être, à sa solitude radicale. Mais point de salut chez Sokourov. L’homme est chez lui condamné au malheur, à la folie. Seule la mort, implacable, pourra peut-être lui apporter un semblant de consolation…

H. H.

(*) Rétrospective Alexandre Sokourov jusqu’au 17 novembre à la Cinematek, Bozar et Flagey à Bruxelles. Exposition "Les courageux", jusqu’au 28 novembre au cinéma Galeries à Bruxelles.

Réalisation : Alexandre Sokourov. Scénario : Alexandre Sokourov et Marina Koreneva. Avec Johannes Zeiler, Anton Adasinsky, Isolda Dychauk… 2 h 14.