L’intercommunale ou la contingence du pouvoir

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© Alexis Haulot
Contribution externe

Système

Le rachat de "L’Avenir" par l’intercommunale Tecteo n’a, en lui-même, rien d’extraordinaire; l’histoire de la presse est jalonnée de ce type de concentration, condition indispensable de la survie de la presse écrite depuis l’après-guerre.

Ce dossier met, en revanche, en lumière le pouvoir accru de Tecteo, au départ simple intercommunale liégeoise, devenu aujourd’hui hydre à plusieurs têtes aux organes de décision tellement multiples que la presse et le monde politique éprouvent de vraies difficultés, depuis plusieurs jours, à en dresser l’organigramme et la chaîne de décision.

L’intercommunale, en principe simple rassemblement de communes sur base territoriale, est devenue aujourd’hui un objet institutionnel au service de ceux qui en ont le pouvoir. Cela ne concerne pas que Tecteo, soit dit en passant; la plasticité de l’intercommunale profite aussi à l’occasion aux gouvernants. Ainsi, une autre intercommunale liégeoise, ecetia, a récemment reçu l’ordre du gouvernement wallon de racheter pour 200 millions d’euros de certificats verts. Si on peut s’inquiéter de l’intérêt soudain de Tecteo pour la presse écrite, il relève du même réflexe démocratique de se demander s’il est davantage du rôle de ce genre de structures de servir de trésorerie d’appoint à la politique énergétique du gouvernement wallon. Idem pour l’affaire Tecteo/"L’Avenir".

Est-il normal qu’un regroupement de presse se réalise au départ d’une entreprise publique dont le fonctionnement a été ouvertement pensé pour échapper aux tutelles et au contrôle des pouvoirs publics ? Pour reprendre l’expression d’un président de parti, cette intercommunale donne l’image d’une créature de Frankenstein qui a échappé à ses créateurs. La manière dont le rachat du groupe "L’Avenir" s’est produit - dans le plus grand secret, à la va-vite et en comité le plus restreint possible - pose certes question; mais les positionnements des partis dépités qui se désolent de ne pas avoir été suivis par leurs ouailles locales rendent également perplexe.

Il n’est pas certain que la discipline de parti eût été un mode de fonctionnement préférable. En vérité, ce que cette affaire met au grand jour - peut-être au grand dam final de Tecteo, qui tel un champignon croissait jusqu’ici dans le confort d’une relative obscurité et se devient aujourd’hui l’objet de demandes accrues de légitimation - c’est la nature contingente du pouvoir.

La dérive des intercommunales et le fait qu’il ne soit plus possible de comprendre qui décide dans Tecteo à part quelques individus judicieusement décrits comme "hommes forts" s’étant administrativement mis à l’abri des dispositions anticumul illustrent une réalité; les structures publiques sont en grande partie composées de conseils d’administration politisés, où les individus sont nommés pour leur capacité de relais ou/et en guise de récompenses de services rendus.

Dans un grand nombre de situations cela donne des organes dirigeants composés de profanes vis-à-vis de l’objet de l’organe public qui, flattés, s’illusionnent posséder des compétences de gestion. Comme membre d’un conseil parmi d’autres, chacun est autant responsable que l’autre - et au bout du compte personne n’est plus responsable de rien.

Dans la dynamique de groupe, on se sent encouragé par la collectivité où chacun se sent couvert par l’autre puisque la décision se prend en commun. La docilité ordinaire des administrateurs se renforce par le fait que, par nature, l’individu craint les situations conflictuelles dans lesquelles sa volonté et sa compétence devraient se manifester pour s’opposer à la majorité - tout qui a déjà participé à de telles réunions sait combien il est ardu d’avoir raison seul contre tous.

Le confort psychique d’un individu qui ne connaît pas le fond des matières de la structure où il siège le pousse naturellement à se ranger à la majorité ou, à défaut, au compromis. On a peur, en vérité, de devoir exercer un pouvoir de contrôle réel, car c’est quand les choses ne vont pas qu’il faudrait se manifester - et donc manifester… l’aveu de son incompétence (exemple parmi beaucoup d’autres : souvenons-nous des déclarations pré-inculpation de Lucien Cariat, de l’ICDI, déclarant que tout allait bien puisque le conseil d’administration l’avait toujours suivi). D’où la tendance très répandue à considérer que tout va bien et à se reposer sur les gestionnaires de fait, quitte à constater les dégâts bien trop tard.

Dans les faits, cela donne un président signant des contrats en anglais sans en comprendre le contenu ou des administrateurs de Tecteo cédant à l’enthousiasme du moment au mépris de leurs consignes de parti. Cela donne surtout un pouvoir de fait exercé par ceux qui tirent profit de cette dilution, et auxquels on fait confiance parce qu’ils sont les seuls à voir clair dans le système - et pour cause : les fameux "hommes forts", qu’on désigne ainsi parce que c’est la seule manière de rendre compte du pouvoir qu’ils détiennent réellement, et que les désigner par leur titre officiel n’a, à cet égard, plus de sens déterminant.

Cela rappelle que, au-delà des organigrammes, des structures hiérarchiques et des rôles officiels, le pouvoir est une question de jeux de rôles où la personnalité des individus est le facteur déterminant. Même si la fonction crée l’organe, c’est la manière dont un dirigeant va incarner une fonction qui lui donnera son pouvoir effectif. C’est courant dans le secteur privé, mais aussi dans des milieux supposés institutionnellement plus rigides; il suffit, par exemple, d’examiner comment les statuts des partis politiques se modifient pratiquement à chaque nouvelle présidence.

Dans le secteur associatif, également, il est courant que la répartition des pouvoirs entre le CA et le directeur soit une source de tensions - et il n’est pas rare, pour cette raison, que des changements de personnes s’accompagnent de changements de prérogatives : on compensera un directeur faible par un CA fort, et vice-versa.

La manœuvre est, en fait, observable dans pratiquement toutes les structures humaines : on modifie les cadres selon les profils des individus qui accèdent aux responsabilités. Dans son ouvrage "Pouvoir - Les génies invisibles de la cité", l’Italien Guglielmo Ferrero part du postulat que, contrairement au schéma dans lequel elle prétend se poser, la modernité n’a pas placé le pouvoir en les mains d’institutions désincarnées, mais se contente d’habiller institutionnellement le pouvoir des hommes existant préalablement.

Ainsi, selon lui, les élections ne font que "confirmer" le pouvoir déjà détenu par les dirigeants, à l’image du Sénat romain qui n’avait qu’un pouvoir de "confirmation", lui aussi, du pouvoir supposé du peuple. Les auspices romains participaient aussi à ce mécanisme; à bien y regarder, c’est toute l’histoire de l’autorité qui se décline sous la forme d’"une augmentation" (auctoritas) de légitimité ajoutée à une situation de fait générée le plus souvent par la force.

Cette affaire illustre la nature contingente du pouvoir et de la faculté de certains dirigeants à habiller leur pouvoir de la légitimité nécessaire par la transformation des institutions qu’ils occupent. Mais accabler "ces hommes forts", qui ont par ailleurs le mérite de développer ces structures par la force de leur ambition, serait réducteur; le pouvoir a horreur du vide.

L’étendue actuelle des pouvoirs de Tecteo et de ses dirigeants a été rendue possible par l’apathie, le conformisme, les renvois d’ascenseur et le goût des jetons de présence au détriment du professionnalisme et de l’intérêt général. Parce que dans cet immense jeu d’échecs qu’est devenu "l’empire du milieu" des structures intermédiaires détentrices de parcelles de pouvoir, chacun préférera faire avancer ses propres pions plutôt que de faire table rase.

François De Smet

Docteur en philosophie (ULB-CIERL) www.francoisdesmet.com