Sans logement, pas de place pour les rêves…

Sans-abris, SDF .
Sans-abris, SDF . ©Bernard Demoulin
Hovine Annick

paroles de pauvres

Les chiffres ne résument pas le monde, comme le PIB (produit intérieur brut) ne dit pas tout de la société qui le produit. Dans le cadre du plan Marshall 2.Vert, la Wallonie a décidé de développer un certain nombre d’indicateurs complémentaires au PIB pour guider et évaluer au mieux l’action du gouvernement. En sondant, notamment, les dimensions privilégiées par les citoyens en situation de pauvreté.

La Fédération des CPAS (centres publics d’action sociale) a donc mené l’enquête dans les cinq provinces wallonnes, en donnant la parole au public concerné. L’intérêt et la qualité de ce travail, mené avec l’aide du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté et de LST (Lutte, solidarité, travail), résident d’abord dans cette approche qui vise à intégrer l’avis des plus pauvres dans la construction de ces indicateurs. Trop souvent, on (les politiques, les institutions, même les associations…) parle à leur place, confisquant d’une certaine manière leur voix.

Au total, 80 personnes qui vivent dans la précarité se sont donc exprimées, via des groupes de travail qui se sont réunis à Virton, Chapelle-lez-Herlaimont, Tournai, Sambreville, Namur et Liège. Au bout du processus, dix priorités ont été retenues par le public précarisé (lire ci-contre).

La "base de tout"

Le logement, "la base de tout", arrive en tête des dimensions privilégiées par les plus pauvres. C’est un élément central à partir duquel les personnes peuvent se déployer et vivre. "C’est un besoin primaire. Sans logement, on ne peut pas combler les autres besoins". Un autre résume : "Sans cela, pas de place pour les rêves". En la matière, les problèmes s’accumulent : les loyers qui grimpent de façon vertigineuse; les coûts d’énergie qui explosent dans des appartements mal isolés, ce qui est "mauvais pour le budget mais aussi pour l’environnement"; les marchands de sommeil ("On ne peut pas se faire de l’argent sur le malheur des gens")… Moins attendu : plusieurs intervenants épinglent le coût des déménagements, si chers qu’on y réfléchit à deux fois avant de faire ses caisses, même si c’est pour s’installer "dans mieux"

Le logement social, pourtant central pour les personnes en difficulté, est toujours vécu comme une base d’injustice flagrante. Il n’y en a pas assez; ils ne sont pas attribués à ceux qui y auraient le plus droit ou qui en auraient le plus besoin. "Une politique sociale ne peut s’envisager sans une remise en question complète de la politique du logement social", pointe l’enquête de la Fédération des CPAS wallons.

Ne pas se savoir se soigner

Deuxième souci : la santé. "C’est trop cher de se soigner". L’astuce, à court terme, c’est d’aller à l’hôpital - souvent trop tard. "On ne paie rien. Rien tout de suite en tout cas. C’est après que vient la facture chez toi, et là, ça pose problème". Au-delà du médecin, il y a les médicaments. "Je demande au pharmacien ce qui est le plus urgent. Par exemple, si j’ai plusieurs médicaments, je vais acheter les antibiotiques, mais pas les pastilles pour la gorge". Dans l’officine, c’est la gêne, la honte, surtout s’il y a d’autres clients.

La santé fait peur aux pauvres : on n’ose pas aller chez le médecin parce que ça risque de coûter cher; ne pas y aller est aussi source de stress (et si j’avais quelque chose de grave ?). "Ne pas savoir se soigner, c’est atroce". Une souffrance encore redoublée quand on ne peut pas assurer l’accès à la santé pour ses enfants.

"Je ne mange pas toujours à ma faim"

La vie des personnes les plus pauvres peut se résumer facilement : "C’est simple : on ne peut jamais se faire plaisir et on doit se passer de tout". Certains l’envisagent avec une pointe d’humour : "Moi, je ne mange pas à ma faim tous les jours. Le côté positif, c’est que je garde la ligne".

Le revenu d’intégration sociale est considéré par l’ensemble des personnes pauvres comme fort insuffisant pour vivre dans la dignité. Quand on a retiré le prix du loyer, il reste 10 euros par jour pour vivre… Survivre plutôt. "La plus belle chose que les ministres pourraient m’offrir, c’est de pouvoir me permettre, une seule fois, d’aller faire mes courses et pouvoir remplir un caddie entier".

Un rêve qui révèle la hauteur des difficultés du quotidien.

Annick Hovine