Les racines du génocide rwandais

Cros Marie-France

"En 1994, au Rwanda, ce ne sont pas ‘les Hutu’ qui ont tué ‘les Tutsi’." Les historiens français Jean-Pierre Chrétien et franco-rwandais Marcel Kabanda, dans un ouvrage clair, simple et rigoureux, sortent le troisième génocide du XXe siècle de sa gangue de préjugés manichéens et de justifications coupables pour en montrer le mécanisme destructeur. Il ne s’agit pas "d’une affaire exotique" relevant d’"un héritage ethnologique", mais du produit très "moderne" de l’utilisation du racisme comme arme d’accession au pouvoir, dissimulé sous un discours d’apparence ethnographique.

Et les auteurs de retracer l’histoire de l’"idéologie hamitique" qui a permis la "longue maturation" du génocide, née de la même matrice intellectuelle que les schémas opposant Aryens et Sémites.

Ils évoquent ainsi les récits d’explorateurs européens du XIXe siècle, guère formés à l’anthropologie mais influencés par l’hypothèse de l’idéologue du racisme, Gobineau, d’une "coulée blanche", cinq millénaires avant notre ère, qui serait à l’origine de tout trait de civilisation en Afrique. L’idéalisation ambiguë des "faux nègres" que seraient les Tutsi et autres peuples des Grands Lacs dont l’organisation politique complexe fascine les premiers voyageurs européens mais qui sont vite taxés de "fourberie" s’ils sont assez fins pour contourner l’inégalité du rapport de force avec le colonisateur. La racialisation du rapport entre Hutu et Tutsi, sur la base de la valorisation des seconds par l’Européen. Le renversement de la préférence à l’heure des indépendances, par une administration coloniale rejetant sur "la tradition" une ségrégation qu’elle a elle-même systématisée au nom de ses intérêts. La prolongation de cette politique par le Rwanda indépendant -jusqu’au génocide de 1994- avec la bénédiction d’une démocratie-chrétienne belge confondant le changement de bénéficiaires de la politique raciste menée au Rwanda avec la théologie de la libération dont elle veut s’inspirer.

L’ouvrage ne se contente pas de retracer d’où vient le crime. Il alerte sur la perpétuation aujourd’hui de l’idéologie hamitique -dans un méli-mélo pseudo-scientifique qui prêterait à rire s’il n’avait fait couler tant de sang- dans des interventions politiques ou des articles de presse et sa "mondialisation" grâce à Internet, notamment dans certains cercles congolais ulcérés que leur pays soit incapable d’écraser le petit Rwanda voisin.

A lire par tous ceux qui s’intéressent aux Grands Lacs et prétendent y agir.

"Rwanda - Racisme et génocide - L’idéologie hamitique", de Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda, Ed. Belin (360 pp, env. 22€).

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