Vénus bleue

Vénus bleue
Denis Fernand

Comme "Jeune et Jolie", de François Ozon, le film commence à l’heure du dépucelage. Pourtant, le sexe, Adèle n’y pense pas trop. Ses copines du lycée s’en chargent pour elle et la pousse dans le lit de ce beau garçon qui ne la quitte pas des yeux. Déception.

Rien à voir avec la promesse du regard échangé avec une fille aux cheveux bleus croisée dans la rue, une clef qui a soudainement allumé le moteur de sa sexualité. Ce regard la hante au point de fréquenter les bars gays où elle espère bien rencontrer cette étudiante de dernière année des Beaux-Arts. La curiosité s’installe, l’attirance grandit et, enfin, la passion explose.

Comment Adèle va-t-elle assumer son homosexualité avec ses copines, la gérer avec ses parents ? Kechiche semble vouloir poser les questions pour ensuite faire l’impasse, choisir l’ellipse, accélérer le temps.

Adèle et Emma partagent désormais un appartement, vivent ensemble leurs passions : physique, oui, intellectuelle, pas vraiment. L’une s’est lancée dans la peinture et l’autre est devenue institutrice. L’une vit dans sa bulle artistique, l’autre dans le réel tout en cachant son orientation sexuelle. Pour vivre heureux, vivons cachés, se dit-elle sans doute, alors qu’elle est de plus en plus isolée. Horizontalement, tout va bien, verticalement, de moins en moins. Emma s’installe avec l’art sur un piédestal et voudrait qu’Adèle la rejoigne, se montrant agacée par l’absence d’ego de sa compagne, insensible à son travail avec les enfants, inconsciente de son isolement.

Le cinéma de Kechiche est à la recherche de la vérité, de la vérité de la passion, notamment. Il filme l’amour entre ces femmes, ce corps à corps, à la façon d’une conversation physique. Comme dans "La Vénus noire", il va jusqu’au bout, jusqu’au malaise. Il veut capter ce langage du corps, ce que dit une bouche quand elle ne parle pas, quand elle dort même, une joue quand elle pleure, un œil quand il ne regarde pas, un nez quand il coule. Il filme leur amour à fleur de peau. Sa caméra colle aux acteurs à l’intérieur même de leur zone de confort dans des scènes de lit qui font tomber une barrière dans la représentation du sexe à l’écran.

Le spectateur, ce voyeur planqué dans le noir, est arraché brutalement à son confort et est quasiment installé sur le lit pour voir une réalité intime, voir comment s’y prennent deux lesbiennes. C’est physiquement que Kechiche s’adresse à lui, physiquement qu’il veut lui faire sentir ce qu’éprouve son héroïne dans l’extase, afin de prendre la mesure insupportable de sa souffrance, de son manque, de son sevrage quand le couple sera brisé.

Abdellatif Kechiche, Palme d’or 2013, se situe aux antipodes de Michael Haneke, Palme d’or 2012, il n’est pas un adepte du hors-champ, mais de la réalité toute crue. Il ne sollicite guère l’intellect du spectateur, il l’empoigne, le bouscule, l’immerge de force dans la peau de ses personnages. Il atteint, dans "La vie d’Adèle", un niveau d’intensité inouï grâce à sa méthode et à l’engagement extrême de ses actrices qui ont tout donné - leur corps, leur âme, leur talent, leur pudeur - pour permettre au metteur en scène d’atteindre le point le plus extrême dans sa quête de vérité. Les associer toutes les deux à la Palme d’or n’était que justice.

Parallèlement, tout en racontant cette passion, Kechiche n’abandonne pas un thème cher, celui des classes sociales qui installent une différence insurmontable entre les individus.

C’est avec des bleus à l’âme qu’on sort des trois heures de ce récit d’une passion torride, d’un parcours initiatique, d’un regard sur l’adolescence, d’une quête de liberté, d’un constat social; trois heures d’une puissance cinématographique hors du commun.

Fernand Denis

Réalisation : Abdellatif Kechiche. Scénario : Abdellatif Kechiche et Ghalya Lacroix, d’après "Le Bleu est une couleur chaude", de Julie Maroh. Image : Sofian El Fani. Avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos… 2h55.

Entretien avec Abdellatif Kechiche dans "La Libre Belgique" du 26 septembre.