Dans le regard de Tito

Dans le regard de Tito
Mergeay Martine

Opéra Critique Martine D. Mergeay

Pour le premier opéra de sa saison, la Monnaie a vu grand et beau. Et audacieux. Car depuis la mise en scène emblématique (et toujours en circulation) des Herrmann, en 1982, "La clemenza di Tito" de Mozart n’y avait plus été montée. C’était aussi l’occasion de mettre en valeur le travail de Ludovic Morlot, nouveau chef permanent de la Monnaie, dont le récent "Cosi" n’avait pas fait l’unanimité, on doute que sa "Clemenza" y arrive.

Ivo van Hove l’avait annoncé : il se centrerait sur la "clémence de Tito" - l’empereur trahi mais magnanime - et non sur la "tragédie de Sesto" - l’ami infidèle, aveuglé par la passion. Et dès l’ouverture, c’est le visage de Tito, lentement contourné par la caméra, et projeté en gros plan, qui servira de guide à l’écoute. Un seul décor : une suite d’hôtel intercontinental entièrement vitrée, pouvant s’ouvrir, au fond, sur les gradins du Sénat. Un décor neutre mais rehaussé d’une série d’objets significatifs - miroir, coussins, draps froissés, matériel de bureau -, admirablement éclairé (y compris pour la caméra) et immédiatement intégré par le spectateur. Toutes les situations du drame y trouveront leur place et leur sens. Dans cette "Clemenza", Ivo van Hove porte à un point d’équilibre miraculeux un système mêlant la direction d’acteurs, le travail des caméras - nombreuses, traquant les protagonistes jusqu’au fond de l’âme ou, au contraire, par la distance (depuis les cintres) les réduisant à des organismes aveugles et agités, aux limites de l’abstraction - et une fidélité passionnée à la partition.

Tempo puissant et organique

Contrairement au cher Michael Haneke, Ivo van Hove n’a pas besoin de détricoter les récitatifs de Mozart pour en faire du théâtre, au contraire, il s’appuie sur le rythme même de la musique pour faire avancer l’action, avec une telle urgence, un tel naturel - aidé par Luca Oberti au clavecin -, qu’on en viendrait à regretter l’irruption des "airs" (dans d’autres circonstances tant attendus pour échapper à au prétendu ennui desdits récitatifs).

Sa "Clemenza" est donc menée selon un tempo puissant et organique, tous les langages adoptés n’en faisant qu’un. Les failles de la direction d’orchestre n’en sont que plus flagrantes. Précisons que Morlot sait construire et étager les sonorités de l’orchestre, soigner les détails, organiser les solos instrumentaux - essentiels dans ce cas - mais sa direction manque cruellement d’allant, de souplesse et, pour les chanteurs, de soutien; certains se sont rebiffés - perceptiblement, Annio (Anna Grevelius) "tirait" l’orchestre -, d’autres se sont adaptés, certains ont jeté l’éponge. En gros, le soir de la première, les récitatifs étaient fluides, les ensembles fonctionnaient bien - le côté méticuleux du chef y trouvait son emploi -, les airs étaient plombés…

Double distribution

Quant à la distribution entendue jeudi (les deux castings sont si prestigieux qu’on n’ose plus parler de A ou de B), elle répondait largement mais non totalement aux attentes. Kurt Streit est un Tito puissant et crédible, parfois bouleversant, mais limité dans l’aigu et, au final, manquant de ce lyrisme qu’offre pleinement la mezzo italienne Anna Bonitatibus, Sesto ardent et émouvant et sûr (coup de cœur du public) ! Belle, aristocratique, fine comédienne, la voix du Bon Dieu, Véronique Gens laisse pourtant une impression mitigée, faute de mordant et de passion (Alex Penda, l’autre Vitellia, en fait sans doute tout autre chose). Du côté des jeunes amoureux, Simona Saturova est une Servilia lumineuse et simple (un autre genre que sa sulfureuse Traviata…) et Anna Grevelius - voix chaleureuse et tonus bienvenu - est un magnifique Annio. Dans le rôle très "carré" de Publio, la basse Alex Esposito - le parfait "exécutif" zélé - fait valoir une voix riche et équilibrée. Et les chœurs, relégués en fond de scène ou dissimulés dans les loges de côté, signent de belles interventions.

L’autre distribution comprend Charles Workman (Tito), Alex Penda (Vitellia), Michèle Losier (Sesto) et Frances Bourne (Annio).

Nous y reviendrons.

Bruxelles, la Monnaie, jusqu’au 26 octobre. Infos & Rés. : 070.233.939, www.lamonnaie.be