Irak, Libye, Syrie… : la gauche malade du "campisme"

Irak, Libye, Syrie… : la gauche malade du "campisme"
Contribution externe

International

Ne cherchez pas dans le dictionnaire, c’est un barbarisme. Dans les années 50, à l’époque de la Guerre froide, il évoquait l’obligation qui s’imposait à tout un chacun de "choisir son camp" entre les "Démocraties populaires" (l’URSS et ses satellites) et le "Monde libre". L’ennemi principal était soit "l’impérialisme américain", soit la "dictature soviétique". Tout le reste découlait de ce choix binaire. C’est avant tout la gauche qui fut la victime des exigences du campisme, se retrouvant à cette époque cassée en deux entre une "gauche pro-américaine" et une gauche "pro-soviétique".

En 1989, le Mur de Berlin est tombé. Un certain campisme historique est révolu. D’autres l’ont remplacé en reproduisant exactement le même mécanisme. L’attitude face à l’islam (ici et là-bas) partage à nouveau la gauche en deux camps qui se radicalisent. Connecté à ce clivage, un autre campisme a émergé lors des crises internationales à partir des années 90 - Afghanistan, Yougoslavie, Irak, Libye, Syrie. Et, comme on le sait, la guerre est le terreau privilégié du campisme : quand on se tire dessus, il n’est plus temps d’ergoter. Il faut, encore et toujours, "choisir son camp".

Mais quels sont ces camps ? L’Afghanistan n’est pas l’Irak, qui n’est pas le Kosovo, qui n’est pas la Syrie… Pourtant, le problème se pose toujours dans les mêmes termes : un dictateur en délicatesse avec les puissances occidentales se heurte à une réaction populaire qu’il réprime dans le sang. Lesdites puissances occidentales interviennent, disent-elles, pour protéger les populations. Et la gauche se fracture quand deux de ses fondamentaux n’arrivent pas à s’accorder : le refus de soutenir la prétention des Etats-Unis et de leurs alliés de s’ériger en gendarmes du monde et le refus d’assister les bras croisés à l’écrasement de ces peuples sous le joug de dictateurs barbares. Il s’agit bien alors d’arbitrer entre deux violences pour choisir "la moins pire". Et la guerre, qui ne fait pas dans la dentelle, radicalise les oppositions entre une "gauche droitsdelhommiste", qui appelle de ses vœux une intervention militaire extérieure pour des raisons humanitaires, et une "gauche anti-impérialiste" qui s’y oppose fermement.

Deux postures en miroir

Résumons ces deux postures, en forçant volontairement le trait. La "gauche droitsdelhommiste" se met au niveau du terrain. Trop souvent des régimes tyranniques se donnent un profil international avantageux en refusant de danser comme les Etats-Unis sifflent. Ce n’est le plus souvent qu’une posture rhétorique et, surtout, cela ne change rien aux exactions qu’ils font subir à leur propre peuple. Quand celui-ci se révolte, alors commencent les massacres. Le soutien aux peuples opprimés dont s’est toujours prévalu la gauche peut-il être oublié parce que les criminels - Milosevic, Kadhafi, Saddam, Bachar… - froncent quelques sourcils devant les Américains ou devant Israël ? Il ne s’agit pas d’un droit d’ingérence, mais d’un devoir d’assistance à peuple massacré. Seule une intervention militaire, évidemment bien calibrée, des démocraties peut y mettre fin.

La "gauche anti-impérialiste" parle en termes géopolitiques, avec une vision planétaire. Des "démocraties" ? A consommation privée, alors. L’ennemi des peuples, le bourreau de l’humanité, c’est l’Empire, sous ses multiples déclinaisons. Les puissances qui lui résistent et lui font contrepoids - Chine, Russie, Iran, Syrie, Amérique latine… - ne sont peut-être pas des modèles démocratiques, mais en tenant tête aux Etats-Unis, elles servent la cause des peuples pris globalement. Sur le dos de leur propre peuple ? Ce serait trop cynique de l’envisager. On s’emploiera dès lors à montrer que ces dictatures ne sont pas aussi crapuleuses qu’on prétend, qu’elles ont quelques succès à leur crédit (par exemple en matière de santé, d’éducation, d’émancipation des femmes…) qu’elles ont le soutien d’une partie non négligeable de leur population et qu’en face d’eux, ça ne vaut de toute façon pas mieux.

Une fois qu’on a "choisi son camp", il n’y a plus de place pour la nuance ou pour le doute. Quelques "Principes élémentaires de la propagande de guerre" (Anne Morelli, Labor, 2001) sont alors mobilisés par les médias des deux camps, notamment les principes 3 ("Le chef du camp adverse a le visage du diable"), 4 ("L’ennemi provoque sciemment des atrocités, et si nous commettons des bavures c’est involontairement") et 6 ("L’ennemi utilise des armes non autorisées"). Ces arguments sont échangés jusqu’à la nausée face à une opinion publique qui, au fil des conflits, a fini par devenir complètement insensible à la surenchère des horreurs et au déluge de témoignages manipulés à travers lesquels les deux parties finissent par s’accuser exactement des mêmes méfaits. Cette usure émotionnelle a manifestement joué dans le refus de l’opinion publique de la perspective d’une intervention militaire en Syrie.

Mais, à gauche, on ne peut sûrement pas s’en satisfaire, car c’est plus par indifférence que par un choix argumenté que l’opinion publique européenne et américaine a renâclé devant une possible intervention en Syrie. Refuser le campisme, ce n’est pas déserter. Il faut trouver une voie tierce.

Celle-ci comporte un préalable : avoir une approche de principe du droit international. Ce droit est très imparfait et la litanie de ses carences, notamment du fait de l’usage abusif du droit de veto, est kilométrique. Mais même en l’état, c’est mieux que la loi de la jungle. Il n’y a aucune alternative à l’obligation d’améliorer en le respectant ce fragile outil de civilisation des relations internationales.

Mais cela ne suffit pas. Le respect du droit international est une obligation qui s’impose aux Etats. Mais les sociétés civiles ne sont pas tenues par la bienséance diplomatique qui postule la non-ingérence. Ce n’est pas une atteinte à la souveraineté que de développer des liens de solidarité avec les organisations populaires les plus progressistes des différents Etats - et surtout de ceux où ces organisations sont réprimées. Et quand cette répression devient insupportable, c’est avec ces organisations qu’il convient de choisir les formes les plus adéquates du soutien. Ainsi, il sera possible d’être connecté en connaissance de cause avec des interlocuteurs irrécusables au lieu, comme font les adeptes du campisme, de s’inventer un peuple imaginaire pour les besoins de leur cause en sélectionnant les témoignages. A cette condition seule (si l’on ose dire, car c’est tout un programme), il sera possible de clamer "Ni Bush ni Saddam", "Ni Milosevic ni l’UCK" ou "Ni Bachar ni Al Nosra" sans que ce soit l’emballage sophistiqué de l’inaction.

Henri Goldman

Rédacteur en chef de la revue de débats "Politique"