Dans la foule sentimentale

Dans la foule sentimentale
Denis Fernand

Regardez la photo. "Je la ferme ou je l’ouvre", semble se demander, enfoncé dans le canapé, ce proviseur d’une école à discrimination positive. Il est bombardé de clichés machos, racistes, paternalistes par le maître de maison. En fait, il sait bien qu’il va la fermer, il est trop habitué; sa crainte, c’est plutôt de voir sa femme l’ouvrir. Vous avez vu le regard de Juliette (Emmanuelle Devos) et sa position toute droite; on se dit que ce discours de frontiste, les orgues de Marine, elle ne va plus les supporter longtemps. Elle ne dira rien, mais cela laissera des traces.

Cette banlieue pas loin de Paris a des airs de paradis des urbanistes. Dans ce coquet lotissement, les quatre façades sont toutes les mêmes, mais chaque famille a pu y mettre sa touche perso. Pour se rendre à l’école, on traverse un grand parc avec rivière qui serpente et plaine de jeux en parfait état. Et à 10 minutes en voiture, un centre commercial maousse attend les consommatrices.

Juliette n’aime pas le matin. La liste de tout ce qu’elle doit faire l’angoisse. Elle voudrait que la journée soit terminée avant de commencer. Après s’être formée aux USA, après avoir été prof, la voilà femme au foyer. S’occuper de la maison, des enfants, c’est cool ! Isabelle Czajka branche le chrono, 24 h pour vérifier, d’un dîner foireux à un autre.

Car Juliette a des invités ce soir, et ça tombe mal. Son mari n’a pas envie, son entretien d’embauche est en stand-by, la baby-sitter est indisponible, c’est le jour de son cours bénévole pour jeunes défavorisées, et sa mère débarque avec ses commentaires acerbes. C’est quand qu’elle va péter les plombs ?

Il n’y a pas que sur "Revolutionary road" qu’on trouve des desesperate femmes au foyer. Par petites touches, la réalisatrice Isabelle Czajka brosse le portrait de quatre quadras qui ont à première venue tout pour être heureuses. Tellement tout - jolie maison, mignons enfants, homme friqué et Fiat 500 - qu’il en faut du talent à la réalisatrice pour générer de la compassion à l’égard de ces femmes perdues dans la foule sentimentale…qui ont soif d’idéal, attirées par les étoiles, les voiles, que des choses pas commerciales. En attendant, les enfants sont rois, les maris tyranniques; le piège s’est refermé sur elles, les voilà enfermées dans leur espace où elles s’asphyxient lentement.

Le pari est risqué, mais le film rend grâce aux comédiennes, Julie Ferrier qui pleure un coussin taché plutôt que sa grand-mère décédée, Helena Noguerra aussi irritante que son môme, Natacha Régnier sinistrement enceinte et puis Emmanuelle Devos. C’est son talent unique qui donne une légèreté à cette atmosphère anxiogène, de la nuance à la démonstration, de l’humanité et du caractère à cette "Vie domestique".

Fernand Denis

Réalisation, scénario : Isabelle Czajka. Avec Emmanuelle Devos… 1h33.