Itinéraire d’un enfant efféminé

Denis Fernand
les garçons et guillaume
les garçons et guillaume

Les garçons et Guillaume, à table ! Elle est plutôt zarbi, cette phrase. C’est que dans sa famille bourgeoise, Guillaume n’est pas considéré comme un garçon, comme ses trois frères.

Comme une fille, alors ? Guillaume aimerait beaucoup, mais il n’en est pas question. Pour son père, désespéré, Guillaume n’est pas un garçon, pas une fille, il est Guillaume. D’où cette expression familière se répétant trois fois par jour : "Les garçons et Guillaume, à table !" Pour sa maman, c’est plus simple, c’est son préféré. Même si elle est même du genre rapidement exaspérée. Guillaume s’est d’ailleurs vite retrouvé en pension, histoire de ne pas avoir dans les talons un enfant qui cherche à lui ressembler en permanence.

Guillaume, lui, sent qu’il n’est pas comme les autres garçons. D’abord, il ne veut pas être comme papa, mais comme maman, et puis aussi comme Sissi (l’impératrice). Il se voit plutôt comme une fille. Et comme une fille, il est attiré par les… garçons. Est-ce que cela fait de lui un homosexuel ? Pour tout le monde, la réponse est oui, mais pour Guillaume, la question est autrement plus complexe et surtout la réponse n’appartient qu’à lui.

Comme il a beaucoup d’humour et beaucoup de talent, Guillaume Gallienne a tourné son questionnement en comédie; d’abord, à la scène, ensuite, à l’écran.

Les professionnels du psy prendront autant de plaisir que d’intérêt à cette œdiperie gratinée. Mais que les autres se rassurent, il ne faut pas avoir lu tout Freud pour se marrer. On pense à Woody Allen à cause de la dimension psy, mais aussi à l’impressionnant potentiel d’autodérision. Il pousse toutefois l’autofiction jusqu’à une certaine théâtralité. Non seulement, Guillaume Gallienne joue deux personnages, sa mère et lui, mais il multiplie les va-et-vient entre théâtre et cinéma.

On l’aura compris, certains en auraient tiré un drame glauque, hystérique, ou même poignant; Gallienne préfère s’en tenir au bon côté des choses. Ce malentendu, ce traumatisme, cette recherche sans boussole de son orientation sexuelle ont stimulé son goût pour le travestissement, aiguisé son sens de l’observation - pour Guillaume, ce qui distingue une femme d’un homme, c’est le souffle -, cette trajectoire a fait de lui un comédien. Ce chemin hors des clous, loin du troupeau, l’a conduit en Espagne où la Sévillane (une danse andalouse) n’a plus de secret pour lui, en Bavière pour un massage (avec Diane Kruger), dans une pension en Angleterre, dans le cabinet du médecin militaire… A l’arrivée, il est une personnalité originale, un surdoué de l’incarnation, un auteur porté sur l’autodérision, un explorateur de la complexité humaine, un sociétaire de la Comédie-Française.

Guillaume Gallienne signe une comédie insolite, mais aussi très profonde. Le spectateur ne peut d’ailleurs pas faire l’économie de s’interroger sur son propre rire.

Fernand Denis

Réalisation, scénario : Guillaume Gallienne. Avec Guillaume Gallienne, André Marcon, Françoise Fabian… 1h25.