Les Rohingyas, apatrides dans leur propre pays

Verhest Sabine

Persécutions Éclairage Sabine Verhest

Quand les grands de ce monde ne viennent pas à elle, Aung San Suu Kyi, icône de la résistance à la junte birmane, vient à eux, pour vanter la démocratisation de son pays devant un parterre séduit. On salue le président Thein Sein, le réformateur qui, en troquant son uniforme de général pour des habits civils, a entrepris de sortir son pays de l’isolement, de l’autarcie et de la dictature. Mais le fait est que la Birmanie laisse aussi, volontairement, une partie de ses habitants en marge de sa démocratie naissante : la minorité musulmane rohingya en particulier, que les Nations unies qualifient de population la plus persécutée au monde.

La situation ne s’en trouve que plus contrastée. La Birmanie a pris, le 10 octobre, la présidence de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (Asean) - honneur qui lui avait été refusé en 2006 pour ses violations des droits de l’homme -, mais près de 140 000 Rohingyas ont été parqués dans des camps l’an dernier, leurs villages ont été rasés, leurs mosquées détruites, leurs morts enterrés dans des charniers.

Les entreprises étrangères se pressent pour goûter aux fruits de la croissance et aux ressources naturelles, mais les Rohingyas ont vu leurs commerces spoliés, se retrouvent sans possibilité d’emploi ni accès à la terre aux alentours des camps.

L’Union européenne a levé toutes les sanctions commerciales, économiques et individuelles prises à l’encontre de la Birmanie (à l’exception de l’embargo sur les armes), mais les Rohingyas sont toujours condamnés à l’apatridie, sont rackettés par les forces de l’ordre en toute impunité, risquent la prison s’ils se marient sans le consentement des autorités, se voient refuser l’accès aux soins de santé ou à la scolarisation.

"Nettoyage ethnique"

Human Rights Watch, après une de ses plus longues enquêtes de terrain, en est venu à dénoncer les "crimes contre l’humanité" commis depuis juin 2012, dans le cadre d’une "campagne de nettoyage ethnique", par les autorités et des membres de groupes arakanais. "Le gouvernement cherche une légitimité, il veut paraître respectable, mais ce n’est pas le cas", insiste Lotte Leicht, la directrice européenne de l’ONG, appelant l’Union, jeudi lors d’une conférence au Parlement européen, à rester vigilante.

Les promesses faites par Thein Sein, notamment dans un discours prononcé le 6 mai 2013, de garantir les droits fondamentaux des musulmans ne sont pas tenues. Et le sort de la minorité ne semble pas près de s’améliorer significativement.

Bien que les Rohingyas vivent en Birmanie depuis plusieurs générations, la dictature militaire a promulgué une loi en 1982, leur déniant la citoyenneté et, donc, le droit-même d’avoir des droits. "Mon grand-père travaillait au Parlement, mon père était fonctionnaire et moi je suis considéré comme un immigré illégal bengali dans mon propre pays !", tempête Tun Khin, le président de l’Organisation des Rohingyas birmans. A l’Onu, qui a appelé le 19 novembre le gouvernement à leur donner un accès complet à la citoyenneté birmane, le porte-parole de la présidence Ye Htut a répondu deux jours plus tard par une fin de non-recevoir sur sa page Facebook. Le prochain recensement de la population, programmé pour 2014, ne prévoit même pas de case "Rohingya" pour s’identifier ethniquement.

Vagues de violences

La situation, déjà particulièrement pénible sous la dictature, s’est empirée depuis un an et demi. L’Etat d’Arakan a été le théâtre de deux vagues d’affrontements violents en 2012, en juin et en octobre, entre bouddhistes et musulmans, causant la mort de près de deux cents personnes et le déplacement de dizaines de milliers de Rohingyas vers des camps. Le mois dernier, des violences islamophobes ont encore fait six morts dans la région. Les émeutes, attisées par des moines bouddhistes radicaux, se sont propagées à d’autres parties du pays, laissant des dizaines de cadavres.

Au grand dam des organisations de défense des droits de l’homme, même Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, se refuse à condamner les persécutions. "Nous, Rohingyas, sommes tristes. Nous avions soutenu son parti lors des élections de 1990. Et j’ai milité pour sa libération", nous déclare Tun Khin. "Elle doit élever la voix. Si elle rejette les allégations de nettoyage ethnique, je lui enjoins de venir voir elle-même sur place." La Dame de Rangoon, en bonne politicienne, sait probablement qu’une telle prise de position lui coûterait la prochaine élection présidentielle, dans un pays dont la très grande majorité des habitants nie à cette minorité le droit de vivre sur le sol birman.

Or, affirmait le 25 octobre Tomas Ojea Quintana, rapporteur spécial de l’Onu sur la situation des droits de l’homme dans le pays, ces violences intercommunautaires sont susceptibles de menacer les réformes politiques et économiques. La démocratie passe par une société multiculturelle, multiethnique et multiconfessionnelle sereine.