Faut-il interdire les spectacles de Dieudonné ? Non

Entretien : Thierry Boutte
François De Smet, directeur de l'asbl Promo jeunes
François De Smet, directeur de l'asbl Promo jeunes ©Alexis Haulot

François De Smet

Docteur en philosophie de l’ULB. Collaborateur scientifique au CIERL (ULB). Maître-assistant en philosophie à Hennalux. http://www.francoisdesmet.com/

Faut-il interdire ses spectacles comme le demande Manuel Valls ?

Non. Une démocratie doit éviter d’interdire a priori. En agissant de la sorte, les autorités françaises se soumettent à l’émoi et offrent à Dieudonné la consécration qu’il recherche comme martyr du "système". La démocratie en a vu d’autres. Dieudonné n’en constitue pas un danger, mais un dommage collatéral. En France comme en Belgique, la loi cadre déjà ce qui constitue un discours raciste ou antisémite, et possède une justice apte à trancher la question au cas par cas - ce qu’elle a fait et continuera à faire dans le cas de l’intéressé. On peut agir a posteriori sur cette base légale. Mais il est essentiel de tolérer l’expression d’idées et de propos qui "heurtent, choquent ou inquiètent", pour reprendre la célèbre jurisprudence "Handyside" de la Cour européenne des droits de l’homme. Avec Dieudonné, on est servis : ses propos tout à la fois heurtent, choquent et inquiètent, parce qu’il a décidé de faire de ces limites de la liberté d’expression son propre gagne-pain.

Comment doit-on alors réagir dans une démocratie ?

Garder son calme, poursuivre en cas d’infraction… et faire appliquer les condamnations; c’est d’ailleurs là que le bât blesse pour Dieudonné, qui parviendrait à éviter de payer ses amendes. Mais il ne faut pas remettre en cause la liberté d’expression à chaque fois que quelqu’un en teste les limites. C’est à la justice de vérifier les intentions des auteurs des propos, et d’analyser dans ce cadre le contexte dans lequel ils sont tenus. Nous avons affaire à un humoriste de talent doublé d’un homme d’affaires ayant saisi que la société est en plein malaise sur les notions d’identité, de racisme et d’histoire, et qui a décidé d’en faire son business en adoptant une position de caméléon inversé, prenant la couleur opposée de tout ce qu’on essaie de lui appliquer. Le problème, c’est qu’au départ d’un humour assez consensuellement corrosif, il s’est mis à pratiquer l’escalade en se nourrissant des besoins de son public. De caméléon inversé, Dieudonné est encouragé par son succès et par sa posture de combattant à franchir de plus en plus nettement les limites qui le séparent de l’appel à la haine. Si c’est le cas, laissons les tribunaux le confirmer, et cessons de lui offrir victoire médiatique sur victoire médiatique au nom du "buzz".

Comment expliquez-vous le succès de Dieudonné ?

En comprenant qu’il se pose comme le simple miroir de ses spectateurs. Il fédère donc un public disparate, depuis les démocrates antisystème convaincus que le monde est dirigé par une oligarchie de puissants jusqu’aux antisémites les plus purs. C’est d’abord du vide et du bon commerce. Ainsi en va-t-il de la quenelle : c’est au public de choisir s’il s’agit d’un salut nazi inversé ou d’un simple bras d’honneur. Très habile : "c’est vous qui choisissez, et si vous voulez la faire avec une intention antisémite, ce n’est pas de ma faute". Dieudonné pourra toujours se retrancher derrière la carte "humour". Ceci étant, avec ou sans Dieudonné, cette affaire expose un vrai malaise autour des notions identitaires, et du chaos ambiant de paranoïas, et de syndrome des agendas cachés. Il suffit, dès lors, que quelques voix prennent avec talent les oripeaux du contestataire pour se voir suivies par une multitude qui voit dans son sort le fruit d’un complot ourdi par les puissants - le système, la juiverie internationale et la finance, comme d’habitude. Je comprends qu’une large partie des fans de Dieudonné ne soit pas antisémite et vient rire avec ce trublion qui teste les limites du politiquement correct. Mais lorsque, goguenard, Dieudonné regrette pour Patrick Cohen que les chambres à gaz n’existent plus ou fait chanter "Shoah-ananas", il sait qu’il répond à une demande d’une partie de ses spectateurs, qui rient alors aux éclats. C’est cet échange avec le public qui est glaçant : ni Dieudonné, si son public "soft" ne peut faire comme si ces rires n’enrobaient pas, aussi, du premier degré.

Entretien : Thierry Boutte

"Une partie des fans de Dieudonné n’est pas antisémite et vient rire avec ce trublion qui teste les limites du politiquement correct. Mais lorsque, goguenard, Dieudonné regrette pour Patrick Cohen que les chambres à gaz n’existent plus ou fait chanter ‘Shoah-ananas’, il sait qu’il répond à une demande d’une partie de ses spectateurs, qui rient alors aux éclats. C’est cet échange avec le public qui est glaçant…"