Au cœur de la vallée du Jourdain

Goats are seen grazing in a cultivated field near the village of Ein al-Beida in the eastern foothill of the Jordan Valley where a Palestinian cabinet meeting chaired by prime minister Rami Hamdallah is being held, on December 31, 2013. The Israeli Ministerial Committee for Legislation of Israel, passed a bill on December 30, to annex Jewish settlements in the Palestinian Jordan Valley to be an official part of the Jewish state. The bill still needs to be approved by the Knesset (parliament) and is strongly contested by Chairwoman of the Committee, Tzipi Livni, who is also Israel's chief negotiator with the Palestinians, defining the bill as " irresponsible". Israel occupied the Jordan Valley, around one third of the West Bank, in the 1967 Six-Day War. AFP PHOTO/JAAFAR ASHTIYEH
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Comhaire Grégoire

Proche-Orient Reportage Grégoire Comhaire Envoyé spécial dans la vallée du Jourdain

Des pierres, des vallées désertiques et une température qui se réchauffe à mesure que la voiture descend sous le niveau de la mer. Quitter Jérusalem par l’est constitue un véritable choc thermique. Passée la colonie de Ma’aleh Adumim, la route serpente jusqu’à atteindre la profondeur de - 240 m. Au bout d’une demi-heure, la ville palestinienne de Jéricho apparaît sur la gauche. A droite, la mer Morte et les montagnes de Jordanie qui s’étendent à l’horizon. Bienvenue dans la vallée du Jourdain. Une bande de terre, qui s’étire sur 80 km entre le lac de Tibériade et la mer Morte, propulsée au cœur des tractations israélo-palestiniennes depuis plusieurs semaines.

Dès sa conquête en 1967, le gouvernement israélien a vite compris l’intérêt stratégique de cette zone. Avant même que ne démarrent les grands chantiers de colonisation en Cisjordanie, le gouvernement de Levi Eshkol adopta "le plan Allon", prévoyant l’installation d’agriculteurs dans cette vallée pour marquer la nouvelle frontière orientale.

"Quelque chose d’authentique"

Inon Rosenblum est l’un d’entre eux. Originaire de Haïfa, au nord du pays, ce garçon des villes a choisi l’aventure en s’installant dans cette vallée torride et désertique, où la température dépasse les 40 degrés neuf mois par an. "Il n’y a que des gens un peu fous, comme ma femme et moi, pour vouloir vivre ici , dit-il en riant. Mais on voulait tous les deux quelque chose d’authentique. On n’a pas été déçus !" Membre du Moshav (village communautaire) Na’ami, Inon Rosenblum n’est pas peu fier de montrer l’étendue de ses cultures. "Regardez ce sol , dit-il. C’est du caillou et de la mauvaise terre. Quand on est arrivé, les Arabes se moquaient de nous. Ils pensaient qu’on n’arriverait jamais à faire pousser quoi que ce soit ici. Ils se sont bien trompés !"

Après plusieurs années difficiles, la région est en effet devenue l’une des plus dynamiques du pays : 40 % des dattes consommées dans le monde proviennent de l’une des vingt et une communautés israéliennes établies ici. La région produit également des herbes fraîches, basilic et coriandre notamment, dont plus de la moitié est exportée vers les Etats-Unis et l’Europe. Aussi la campagne internationale de boycott à l’égard d’Israël commence-t-elle à affecter les fermiers de la région. Mais pas assez pour mettre en danger les affaires d’Inon Rosenblum. "De temps en temps, l’une ou l’autre chaîne de supermarché nous fait savoir qu’elle cesse de travailler avec nous. Et puis soudain, quand l’hiver arrive, elles nous passent de nouvelles commandes car elles ont des difficultés à trouver des produits similaires ailleurs dans le monde."

Des colonies

Installés en Cisjordanie, les villages israéliens de la vallée du Jourdain sont considérés comme des colonies au regard du droit international. Sous pression des Américains, le gouvernement pourrait être contraint d’évacuer cette région susceptible de faire partie du futur Etat palestinien. Mais cette perspective n’effraie pas que les résidents juifs installés ici.

Ancien conseiller à la sécurité nationale d’Ariel Sharon quand il était Premier ministre, le général Uzi Dayan a été le commandant en chef pour toute la région de la vallée du Jourdain pendant de nombreuses années. Du haut de la base militaire de Gidron, qui offre une vue imprenable sur le voisin jordanien, il explique pourquoi la vallée représente "la seule frontière défendable" d’Israël. "Entre la Méditerranée et le Jourdain, il n’y a que 40 km. L’étroitesse du pays est une des principales faiblesses d’Israël , explique-t-il. Nous devons absolument conserver nos atouts stratégiques. Et celui-là est notre principal. Si nous perdons la vallée du Jourdain, la frontière passera à quelques kilomètres à peine de Tel Aviv et de la plaine côtière. Ce serait très dangereux."

Au nord, Israël doit composer avec la menace du Hezbollah libanais et l’incertitude du conflit syrien. Au sud, la démilitarisation du Sinaï consécutive aux accords de Camp David apporte une certaine stabilité. Mais, depuis la révolution égyptienne, des groupes armés proche d’al Qaeda ont investi la région. Des roquettes ont été tirées à plusieurs reprises vers le territoire d’Israël.

A l’heure actuelle, la frontière jordanienne reste la frontière. "Mais qui peut prévoir que ce sera toujours le cas dans dix ans ?" , s’interroge Uzi Dayan.

Des Palestiniens qui n’ont guère le choix

Une commission ministérielle a donné récemment son feu vert au lancement d’une proposition de loi visant à annexer unilatéralement la vallée du Jourdain ("LLB" du 2/1/2014). Mais en l’état actuel des choses, le texte a peu de chances d’être adopté. Si le gouvernement finissait par accepter d’en transférer la souveraineté au futur Etat palestinien, il pourrait exiger d’y maintenir une présence militaire ou d’exiger la présence d’une force internationale de type casque bleu. Mais là encore, Uzi Dayan est perplexe. "Nous sommes les seuls à pouvoir assurer notre protection."

Les agriculteurs de la région se disent prêts à partir si leur gouvernement l’exige. Mais cette perspective est difficile à accepter pour eux. "La vallée du Jourdain est une success story qui rapporte des centaines de millions de shekels à l’économie et qui emploie chaque jour plus de 6 000 ouvriers palestiniens" , rappelle le président du conseil régional David Elhayani. Des ouvriers qui, selon un rapport d’Oxfam publié en 2012, n’ont guère le choix, "n’ayant pas le même accès aux terres et aux ressources en eau pour développer une agriculture viable aux côtés de leurs voisins israéliens" .