Des petits traits, des petits traits…

Emile Hirsch, Paul Rudd
Emile Hirsch, Paul Rudd
Denis Fernand

1987, le feu a dévasté 16 000 ha de forêt, réduisant en cendres un millier de maisons, tuant quatre personnes. 1988, le jour se lève sur ce paysage désolé, un campeur sort de sa tente alors qu’accoudé sur la table pliante, un autre fait la gueule. Drôle d’endroit pour des vacances, la caméra panote sur un camion jeep rouge, frappé du logo du Texas. Ce ne sont pas des touristes mais deux ouvriers en charge du marquage routier.

"Des petits traits, des petits traits, toujours des petits traits", pourrait chanter le plus jeune, mais plus si jeune que ça. Déjà, le boulot est gonflant mais en plus, il faut vivre 24h sur 24h avec son collègue, dormir sous la même tente, partager sa cuisine d’homme des bois, supporter sa radio-cassette qui débite un Assimil d’allemand, entendre ses remarques de scout attardé. Et en plus, c’est son beauf. Mais comment sa sœur peut-elle supporter ce type psychorigide en short et chaussettes blanches ? Elle est fille-mère et il lui envoie de l’argent, cela ne peut pas tout expliquer.

Si on retourne la caméra sur l’autre élément du duo, disons que le portrait est tout aussi flatteur. Voilà pour résumer, nos losers traçant une ligne jaune, parfois continue, parfois discontinue sur une route du Texas où personne ne passe jamais. Il y a bien un vieux camion, mais rien ne prouve que ce n’est pas une hallucination.

Il faut avoir le sens du défi pour s’avancer sur le terrain des losers au pays des Coen. David Gordon Green affiche ses ambitions d’auteur dans le registre minimaliste, deux paumés, un véhicule rouge qui a miraculeusement échappé au formatage, des plans contemplatifs d’une forêt où reviennent les animaux à la peau dure. Un humour décalé, pas toujours très loin de l’absurde. Et une direction d’acteurs renversante. Paul Rudd, ce marshmallow utilisé par Apatow, affiche ici un tempérament insoupçonné. Emile Hirsch, lui, n’est plus du tout dans le trip "Into the Wild". On le sent bien, ces deux-là n’ont aucune envie d’aller dans la même direction mais comme ils sont aussi perdus l’un que l’autre, un bout de chemin ensemble pourrait être le meilleur plan.

Le meilleur plan de David Gordon Green, c’est celui d’une vieille dame qui remue les gravats de sa maison carbonisée. Elle explique à l’un des deux cantonniers où était son lit, ce qu’il y avait dans les tiroirs. "C’est comme si je remuais mes propres cendres", dit-elle. Peut-être est-elle morte après tout, peut-être est-ce un fantôme. David Gordon Green, dont ce "Prince Avalanche" - le titre reste mystérieux - a reçu le prix de la mise en scène à Berlin, est une des nouvelles pousses du cinéma américain indépendant au côté de Benh Zeitlin ("Les bêtes du Sud Sauvage") ou de Jeff Nichols. Comme l’auteur de "Take Shelter" et de "Mud", il est un pur produit de l’Austin film Society animée par Richard Linkater et inspirée par Terrence Malick. Il a incontestablement un ton. Et aussi un temps, plus-que-parfait.

Fernand Denis

Réalisation, scénario : David Gordon Green d’après "Either Way" de Hafsteinn Gunnar Sigurdsson. Musique Explosions in the Sky&David Wingo. Avec Emile Hirsh, Paul Rudd… 1h34