Plus vrai que nature

Plus vrai que nature
Bodson Jean-Marc

La question de la réalité est bien celle que l’on se pose en détaillant par le menu les images en grand format troublantes, tout en équilibre instable à cause du léger décalage entretenu avec ce qui est vraisemblable à l’œil par un auteur maîtrisant bien Photoshop.

Le parti pris de la photographie, composée de collages, de retouches et d’ajouts divers, pourrait être pris ici comme un hommage à des artistes comme Jeff Wall ou Gregory Crewdson que Coiffier cite par ailleurs volontiers. Il pose surtout la sempiternelle question de la définition de la photographie elle-même dont la spécificité - c’est indéniable - est d’obliger l’opérateur à se confronter avec ses outils au réel pour en enregistrer des traces. A cette aune, toutes les photographies sont des images, mais toutes les images ne sont pas des photographies, même si elles en empruntent la technique.

Répondre par l’intermédiaire de Juli Zeh, "c’est quoi la réalité ?", à cette injonction d’affronter la réalité, c’est esquiver ce rapport au monde très particulier que permet "le photographique". C’est opter pour l’imagination personnelle plutôt que pour l’inépuisable fantaisie de la vie. Sur la porte de son laboratoire, Dorothea Lange (l’auteure de l’icône "The migrant mother") avait écrit cet aphorisme de Francis Bacon : "Considérer la réalité sans erreur, ni confusion, sans substitution, ni duperie, est en soi plus estimable que de parvenir à des inventions…" Plus estimable, sans doute pas, mais c’était là une manière de reprendre à son compte la formule de Wallace Stevens : "Je suis ce qui m’entoure..." C’était une manière d’affirmer le choix de la "photographie pure" dont les images et les outils digitaux nous éloignent tous les jours un peu plus.

Martin Coiffier a opté pour l’imagination, et cela nous vaut des images plutôt simplistes, opposant des personnes seules à des paysages rudes. Peu de complexité où se perdre, trop peu de méandres où trouver sa propre lecture. On lit cela comme un conte rapide (loin de la profondeur des mythes tout de même !) avec le plaisir de voir de jolies couleurs dans une présentation impeccable.Jean-Marc Bodson

"Never will be the same, crossing the threshold", au Théâtre Marni, 25, rue de Vergnies, à Bruxelles. Jusqu’au 3 mars, entrée libre tous les soirs de spectacle. Infos : www.theatremarni.com