Portrait d’un martyr sans cause

Portrait d’un martyr sans cause
Lorfèvre Alain

Fruitvale Station", de Ryan Coogler, a décroché, début 2013, le Grand prix du jury américain pour une fiction au Festival de Sundance. Vu d’ici, cette récompense tend à confirmer la lente dégénérescence de cette manifestation, naguère terreau et ferment du cinéma indépendant américain, mais qui semble célébrer désormais des œuvres aussi consensuelles et formatées que le tout-venant hollywoodien. La différence étant la dimension "libérale" - comprenez, selon la taxonomie politique américaine : "gauchiste".

Pétri de bonnes intentions, Ryan Coogler, 29 ans, surfe sur la vague tenace - et un peu fourre-tout - des films "inspirés d’une histoire vraie". En l’espèce celle, effectivement tragique, d’Oscar Grant (Michael B. Jordan, excellent, comme tous les acteurs), un jeune Afro-Américain mort suite à une bavure policière le soir du Nouvel An 2009.

A partir de vidéos des faits tournées par des témoins avec leur téléphone portable, Coogler se charge de nous démontrer combien Grant, malgré un passage "déterministe" en taule et des déboires professionnels, était un gentil garçon, père soucieux de sa fille, bon fils aimant, petit-fils attentif, etc. Ex-dealer, ayant trompé sa femme, il n’était qu’un de ces innombrables "bro’" du "barrio" d’Oackland, sans emploi mais pas revanchard, capable de créer un happening joyeux et interracial à l’occasion du décompte du Nouvel An dans une rame de métro bloquée entre deux stations.

On veut bien le croire, mais c’est un peu trop émouvant à en pleurer, dans cette mise en scène terriblement classique et surdémonstrative. Sur l’injustice, qu’elle soit sociale ou le fait du destin, la violence policière et le racisme ordinaire des séries - comme "The Wire", "Treme" ou, même, "The Shield" - ont montré et dit bien plus, bien mieux, en plus nuancé et avec plus d’audace.

Ce que dénonce "Fruitvale Station" est un fait, et il est inacceptable. Mais Coogler ne cherche jamais à en analyser les ressorts. A cet égard, on oserait affirmer qu’Oscar Grant est réellement mort pour rien tant ce film n’interroge pas la rémanence du racisme dans l’Amérique d’Obama. On ne peut pas plus dédouaner cette production de ses facilités narratives et de sa pesanteur formelle au seul argument que le sort d’Oscar Grant est une honte. La violence et le racisme latent, qui gangrènent la société américaine, se nichent dans ses zones de gris, pas dans une (trop) simple opposition de noir et de blanc. Sans mauvais jeu de mots.

Alain Lorfèvre

Réalisation et scénario : Ryan Coogler. Avec Michael B. Jordan, Octavia Spencer, Melonie Diaz… 1h25.